Paranoid Patchwork - pièces n°38 et n°39 (extraits)




"... Bon, bref... Si je t'écris, c'est pour te donner une pièce manquante... Ne m’en veux pas. J’espère que tu comprendras…


« Les bougies sont éteintes depuis quelques heures, des miettes de gâteau jonchent encore la nappe blanche et une flute à moitié vide traine toujours sur la table. Je n’aime plus le champagne.

Il est là, devant moi, les traits tirés, affalé dans le canapé, avalant des bouffées de Gitane filtre et buvant une dernière gorgée de l’armagnac que je lui ai servi. Je le regarde calmement avec un sourire. Nous parlons de tout et de rien, les autres sont déjà partis se coucher. Nous ne sommes plus que lui et moi. Je le regarde fixement avec d’étranges pensées. Il est là, avec sa grosse voix, s’écoutant parler. Il me pose des questions sans attendre les réponses… comme d’habitude. Et je lui dis enfin :

« Tu sais que de tous, je suis le seul à avoir suivi des cours de solfège au conservatoire pendant 3 ans. J’ai pris des cours de piano et de violon. Je t’ai suivi à tes cours de chants, j’ai subi tes vocalises du samedi matin. J’ai essayé différents sports. Je ne t’ai jamais rien demandé. Je n’ai jamais fait semblant de te plaire. J’essayais juste de construire des passerelles vers ton univers. Et le seul témoignage que tu m’aies donné, c’était de te dresser devant moi, débouclant ta ceinture pour me lacérer les flans…

  • … Pardon, qu’est-ce que tu racontes ? me répondit-il en cherchant ses mots. Sache que je m’en veux, j’en ai parlé à mon psy plein de fois. J’ai essayé de comprendre pourquoi j’ai échoué dans ma relation avec toi…. Houla, je me sens pas très bien… J’ai compris que ca venait de ma relation avec mes parents, que je n’étais pas prêt à être père. Ne m’en veux pas, c’est pas facile, tu verras plus tard quand tu le seras…
  • Ha bon, parce que t’as eu des problèmes, parce que tu n’as pas pu dire « merde » à tes parents, ça te donne toutes les raisons du monde pour m’avoir humilié. Chaque fois que quelqu’un crie, c’est ta voix que j’entends et qui me paralyse. A chaque fois, devant un patron, je me retrouve comme un petit garçon pris la main dans le pot de confiture. A chaque porte qui claque, c’est ta ceinture dont je ressens de nouveau les coups sur ma peau. Je ne veux pas être père à cause de toi, trop peur de dupliquer, trop responsable pour foutre en l’air un enfant qui n’a rien demandé…
  • Arrête je te dis que je regrette. Ca va mieux nous deux, non ? m’apostropha-t-il faiblement.
  • Ca va mieux parce que je le veux… Parce que j’ai vécu maintenant, parce que j’ai lu, parce que j’écris, parce que j’ai aimé ton père. Parce que si je veux m’en sortir, je dois te pardonner. Désolé, mais je n’en ai pas envie. J’en ai marre de devoir oublier, j’en ai marre de pleurer devant certains films, je peux plus supporter ta voix et ton égocentrisme, tes « j’y peux rien, j’essaie mais ca marche pas », tes « ce n’est pas ma faute »,… je te reconnais plein de qualités que j’aimerais avoir, mais je les ai pas, je ne pourrai jamais les avoir tant tu me dégoûtes…
  • Mais enfin, tu es fou… me rétorqua-t-il en bafouillant, le regard un peu perdu.
  • Tu commences à suer, papa… t’aimerais te lever non ?

Mon père essaya de s’extirper du canapé mais il n’arrivait même pas à bouger ses bras.

Quelques jours plus tôt, j’avais reçu d’Allemagne un produit qui bloque l’acétylcholine. Pour faire simple, aucun muscle ne pouvait répondre aux ordres envoyés par le cerveau, puisque le neurotransmetteur ne fonctionne plus. Ce produit est utilisé en agroalimentaire par les chaines de débitage de viande. On l’injecte aux bovins pour qu’ils ne se débattent pas. Les muscles sont bloqués et ensuite l’animal s’endort. Il allait devoir me regarder, m’écouter sans rien pouvoir faire. Dans quelques secondes, il ne pourrait plus articuler et je n’entendrai pas sa voix. Il ne me restait que quelques minutes pour en finir…


    Tu te souviens, Papa, de cette fois où tu as voulu encore me taper, parce que ta journée avait été dure et parce que j’avais défendu ma sœur. Que tu t’es levé, que tu t’es avancé vers moi la main au-dessus de ta tête tel un dieu punisseur me disant « ferme ta gueule, petit con, ou je te cogne ». Ce soir où je me suis dressé, les poings fermés, les muscles tendus, le regard plein de feu et de fureur et je t’ai répondu « Vas-y, viens maintenant que je suis aussi grand que toi… Viens maintenant que je peux hurler comme toi. Viens, papa, je t’attends, je te promets que tu gagneras peut-être mais tu perdras ton fils… ». Et Maman, se mettant entre nous, s’écria en ta direction « Si tu le tapes, je te promets que je ne vais pas au concert avec toi… ». Ta tête à ce moment là…
    Je me suis avancé, je t’ai dépassé, les lèvres crispées, en te fixant dans les yeux. Je suis allé dans ma chambre. J’ai pris un blouson. Et je suis sorti. Dans la rue, j’ai crié, je me suis mis à courir, à défoncer les poubelles qui se dressaient devant moi, j’ai couru pour te fuir, pour me fuir, tant il fallait que je me débarrasse de cette haine que tu avais fait germer en moi.
    Bref, c’était il y a quelques années, et depuis, j’ai peur, peur de moi, de cette violence, de cette haine, de cette incapacité à aimer quelqu’un sans la détruire. Tu te rends compte que les seules représentations de l’amour que j’aies, c’est un grand-père malade, des parents qui font semblant, et un père qui m’a humilié, qui ne m’a jamais encouragé. Alors ce soir, pour mon anniversaire, j’arrête ça…
    Ton regard vacille ? Fais encore un petit effort, c’est bientôt terminé…Tu vois ce que je tiens dans ma main ? Oui, papa, c’est une seringue ! Elle te semble vide ? Non, elle contient un peu d’air ! Juste ce qu’il faut… Au fait, t’as bien fait une prise de sang hier ? Tu as donc encore la trace de piqûre… Je suis sûr que tu vois où je veux en venir… Ce soir, c’est mon anniversaire, et je me fais un cadeau : je te détruis.


[...]


«… c’est beau de voir ta peur, ces gouttes perlaient le long de tes tempes, avec ce regard plein de détresse. Tes yeux qui fixent ma main, qui fixent l’aiguille. Je sais que tu m’entends, je sais que tu sens cette pointe sur ta joue, qui descend le long de ton cou. Tu flippes, hein. ? He bé dis donc, tu t’es fait dessus !…

Voilà où je voulais arriver : que tu comprennes ce que c’est d’humilier l’autre alors qu’il ne peut pas se défendre. Je veux que tu saches que maintenant, c’est moi qui ai le pouvoir, tu ne pourras plus rien contre moi. Et parce que j’ai le pouvoir de faire ce que je veux de toi, je ne te ferai rien. Tu te réveilleras, comme après une bonne cuite, avec des images confuses et un sentiment bizarre. Gravé désormais en toi. Je connais tes peurs, tes angoisses, tes blocages, je peux appuyer sur n’importe quel bouton émotionnel et te faire perdre la raison. Et ça, je voulais que tu le saches.

Je te laisse, Papa, je vais aller dormir. Je te pardonne. On ne nait pas père, on le devient. Je vais t’aider à le devenir enfin. Pour me sauver, pour pouvoir vivre et aimer.

Mon père a forgé, sans le savoir, mes certitudes: si tu as du pouvoir, tu te dois d’aider et d’essayer de tirer les autres vers le haut, pas les abaisser, pas les blesser, pas les détruire.

Je crois en la démocratie telle que prônée par les Grecs anciens. J’ai conscience que le monde est trop vaste, trop riche de ses innombrables cultures, qu’aucun système n’est parfait puisqu’ humain. Mais ça, c’est trop facile comme excuse ; 10 000 ans de civilisations n’ont servi à rien ; 10 000 ans que les hommes asservissent le sexe opposé et leurs semblables, pour plus de fourrures, plus de terre, plus d’argent, plus d’illusions d’être grands et puissants. Des plaines d'Afrique aux sommets de l'Everest, d'Australie au Canada, nous nous sommes reproduits et répandus, mais sur une terre ronde, la transhumance s'arrête toujours au point de départ. La quête de l'espace et répandre un peu plus notre folie d'être indéterminé ? Courir encore et encore après des mirages d'ailleurs. Alors que le bonheur peut être à cinq centimètres dans le regard de l'autre. Les mass media véhiculent toujours cette illusion du bonheur par le «avoir toujours plus ou mieux». On ne sait plus comment faire sans téléphone mobile, on ne sait plus comment rencontrer les autres sans internet, pour éviter de se confronter aux autres. Toute technologie a ses vertus, mais l’homme les corrompt. Et pas simplement les marchands de sexe…

Que faire ? Relire Platon, Thomas Moore, Swedenborg, Nietszche, Marx, le meilleur de mondes, Fahrenheit 451, une brève histoire d’éternité… J’en sais rien. Moi, c’est «la source vive» et mes amis qui m’ont aidé. Je crois en moi comme acteur de changement, respectant les autres, mais n’hésitant pas à trancher si quelqu’un me fait du mal. Je ne sais pas s’il faut un seul modèle de civilisation mondiale, valable d’Est en Ouest et du Nord au Sud. Je ne sais pas s’il faut un Dieu, une grande Déesse, un Architecte universel, un panthéon complet et des prophètes à foison. J’ai pas envie d’être mort pour aller au paradis, au Valhalla ou ailleurs, ou revenir sous une forme pour un autre destin. Pourquoi la vie serait-elle un enfer, un chemin de rédemption, une seule voie à suivre pour être heureux.

Je sais seulement qu’il y a des choses que je ne saurai jamais, que je ne pourrai pas expliquer. Je sais que je ne suis pas doué pour certaines choses. Que nous ne sommes pas tous égaux devant la génétique non assistée. Que nos différences sont notre richesse, pas une opposition. Nous avons tous un ou plusieurs talents. L’éducation doit permettre de les développer pour l’épanouissement de l’individu et le progrès de l’humanité. Certains savent construire des maisons, d’autres tirer le meilleur de la terre, d’autres encore savent irriguer des sols, etc… Chacun a sa place, naturellement. Nul besoin d’un système pour régenter tout cela. Chacun a la même valeur, l’intelligence n’est pas un signe de supériorité, mais une obligation d’éclairer le chemin à parcourir, la force ne doit pas être utilisée pour humilier ou conquérir, mais pour protéger et construire. L’homme a besoin de la femme, tout comme elle a besoin de l’homme. Si la verge existe, c’est parce qu’il y a un vagin. Si l’un ou l’autre ne peuvent fonctionner, les hommes et les femmes qui en souffrent n’en seront pas moins de bons pères ou des mères attentives. En tout cas, ils ont aussi des choses à donner et à partager. Notre regard sur nous-mêmes doit changer. Nous ne sommes la propriété de personne et rien n’est notre propriété. Nous ne sommes que les locataires d’une Terre que nous devons rendre au moins dans l’état où nous l’avons trouvée.

Je n’ai pas d’ennemis à désigner pour faire avancer quelques-uns, je n’ai pas de rêves à proposer pour dépasser la réalité, je n’ai pas le talent de guider l’humanité, pas le charisme, pas la force que cela demande, je suis juste fatigué de voir le monde s’écrouler. Je ne baisse pas les bras, je les repose en attendant qu’un éveil collectif se produise. J'espère qu'il se produira malgré la peur d'une chute de l'économie mondiale qui tient une planète par les couilles. Et alors ?

Pour conclure tout cet amas de pensées un peu désordonnées et je te prie de m’en excuser, Alexandra, je sais qu’il n’existe qu’un seul message «tends la main vers l’autre, car autrement, c’est la tienne que tu coupes». Ces quelques mots échangés ou transmis sont la seule chose que j’aie à donner. Je n’ai pas de haine, pas de remord, pas de regret. J’ai compris il y a quelques années qu’ils ne servent à rien pour avancer. Je ne sais pas ce que tu feras de cela, peut-être rien. J’espère quand même qu’une femme brune aux yeux clairs avec un grain de beauté sur le sein te contactera. Je n’aime plus suffisamment les représentants du sexe masculin pour leur faire confiance. Eux qui sentent vaciller leurs attributs de pouvoir et s'y accrochent comme un bébé à un hochet..."



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