Sous le pont de Sully, vos yeux...

 
Paris. Quai de la Tournelle. Je me souviens de ce vendredi de mai, qui sentait bon la fin de l’année scolaire. Comme une heure de latin avait « sauté », le professeur de lettres classiques étant de santé fragile, j’étais sorti après le déjeuner pour aller lire un peu à l’ombre des peupliers qui bordent la Seine. J’ai retrouvé mon banc de pierre et sorti de mon sac US « Paroles ». J’étais là, avec un air frais et les rayons du soleil me caressant le visage, quand une voix féminine me demanda « Et bien, jeune homme, vous n’êtes pas en cours et que faites vous ainsi tout seul ? »
 
Je levais la tête et demeurais interdit. Elle se tenait là devant moi, environ soixante ans, vêtue d’une veste en laine beige, d’une écharpe Burberry classique et d’un pantalon brun sur des bottines assorties. Quelques mèches blondes dépassaient d’un chapeau fauve. Elle se tenait là altière, avec son regard couleur glacier et plein de bienveillance. Ce regard que j’ai vu défiler maintes fois dans le générique du « cinéma de minuit ». Elle me parlait. A moi, lycéen timide perdu dans ses pensées adolescentes, dans les inventaires à la Prévert, isolé du reste du monde sur son banc de pierre.
« Je lis, Madame, tranquillement avant de reprendre les cours dans une heure», répondis je à voix feutrée
  • Et que lisez-vous donc ? enchaina t elle le regard doux et un peu espiègle
  • Paroles, de Prévert, j’aime beaucoup la fausse simplicité des vers, le rythme comme une chanson populaire, l’ironie parfois cynique mais profondément humaine ou encore cette sensation d’intimité des mots qui résonnent…
  • Ha oui, et quels poèmes en particulier ?
  • Oh, c’est difficile, il y en a tant, mais là comme ça : Paris at night, la chanson des escargots revenant d’un enterrement, Pour toi mon amour, Rue de Seine, Barbara, la Pèche à la baleine, la chasse à l’enfant, déjeuner du matin, sables mouvants, la chanson de l’oiseleur,…
  • Je vois, je vois, jeune homme, que vous aimez les poèmes de Jacques…
  • Tout comme j’ai aimé « Le château de verre », si vous me permettez de vous le dire.
  • C’est fait non ? me fit-elle remarquer avec une tendre ironie dans ses yeux si beaux
Je sentis s’empourprer mes joues. Un sentiment oscillant entre « dis une connerie », « fuis donc » et « saute dans l’eau pour te cacher » me traversa et bien me prit de ne pas écouter ma petite voix intérieure car jamais je n’aurai eu le plaisir d’entendre :
« Démons et merveilles Vents et marées Au loin déjà la mer s’est retirée Et toi Comme une algue doucement caressée par le vent Dans les sables du lit tu remues en rêvant Démons et merveilles Vents et marées Au loin déjà la mer s’est retirée Mais dans tes yeux entrouverts Deux petites vagues sont restées Démons et merveilles Vents et marées Deux petites vagues pour me noyer.»
 
Cette dame élégante, compagne de certains mardi soirs ou vendredi nocturnes, était là devant moi, récitant l’un de mes poèmes préférés. Le temps s’était arraché les ailes pour ne pas trop fuir et me laisser gouter pleinement, en suspension, la sinueuse et aspirante grâce de ce texte.
 
Je n’ai rien su dire d’autre qu’un «merci» susurré du bout des lèvres, et entendre un «bonne journée à vous jeune homme » s’en aller au son de bottines sur le pavé.
J’ai gardé en mémoire cet instant magique, irruption dans un quotidien de routine dont je m’étais échappé. J’ai gardé en mémoire «ces deux petites vagues pour me noyer» auxquelles, en fait, je me suis accroché. Des yeux d’une infinie pureté, éternelles lueurs de cristal azur sur un quai de Paris.
 
Chaque fois que je passe près du Pont de Sully, je fais un signe de la main vers l’hôtel particulier où vous habitiez et je regarde en bas pour vous revoir, Madame Morgan.