Ce matin


Ce matin, j’ai vu une Chinoise à moustache. C’était dans le métro. Elle était assise sur l’un des sièges à ma perpendiculaire. Je l’ai vue. J’ai ri en mon fors intérieur. Et j’ai pris le journal gratuit déposé sur la place vide à ma droite. J’ai parcouru une page, et puis deux, et puis trois. Et je me suis arrêté. Rien de nouveau, rien de beau. Juste la certitude qu’après la compilation d’articles où tout va mal, je tomberais sur du sport, du spectacle et surtout des invitations à vivre de belles expériences de consommation : voyages, mode, high-tech, etc.… C’est Noël, faut consommer malgré tout. Pour la relance et pour le moral. Thérapie économico-sociale par l’achat compulsif. J’ai replié le journal et l’ai froissé d’une seule main. Excellent exercice pour la motricité des articulations. Et pour se soulager de l’angoisse issue de la suite sans fin des sinistres nouvelles écrites en Times new roman.
Ce matin, j’ai vu une étudiante, des yeux verts cachés par des grosses lunettes et ses formes par un manteau en lainage sombre. Le regard dans le vague. A quoi pense-t-elle devant son téléphone portable et ses gros écouteurs vissés aux oreilles ? Elle compte les stations comme si elle contemplait un sablier. Et un autre passager de notre convoi à bestiaux l’imite. Et puis une autre. Une vingtaine de personnes dans le wagon, avec des vies différentes, des orientations désorientées, des confessions pas trop intimes, des opinions facebookées, des histoires à ne pas raconter, des choix malgré eux, des compromis avec des imbéciles imposés, ou juste encore un cadeau à trouver…
 

En sortant du métro, je suis allé à l’église alors que d’autres se rendaient au café. J’ai poussé les portes de ce lieu qui n’a pas vraiment de sens pour moi. Mais qui en a pour des gens que j’aime. Symbolique cabine de transmission entre moi et ceux partis. J’ai allumé une bougie. J’ai regardé la flamme scintiller, au son d’un rock islandais. Et j’ai pleuré. Enfin... J’ai laissé couler doucement, brulure salée sur ma peau fraichement rasée. J’aurais du être au boulot, mais là, à ce moment, j’étais bien. Seul avec ma peine sans être obligé de me maquiller. Je me suis levé. Et j’ai vu cet homme aux vêtements usés un sac à carreaux bleus à ses côtés. Il priait, lui qui n’avait plus rien. J’ai fouillé dans ma poche, lui donné tout ce que j’avais en lui prenant la main. « Joyeux noël » en le quittant. « Merci » en se recourbant sous la voute écrasante. J’espère qu’il fera autre chose que de s’acheter une bouteille de vin et un paquet de clope. Mais après tout, cela lui fera plus de bien que le silence divin. 

Je suis arrivé au bureau. Pas envie de me changer. Dernière matinée. J’y reviendrai l’an prochain. Mais, c’est bien d’enfiler un autre costume. On se tient plus droit. On sourit. On s’affirme. On joue la comédie savamment partagée. On fait semblant. Ces regards connus, ces mots convenus, débités avec mollesse ou force convivialité. Le clown, le bon copain, le collègue, le collaborateur, le camarade, le frère d’arme, le conseiller avisé, j’ai dans ma palette sociale toutes les couleurs pour masquer ma peine.

Ce matin, j’ai vu une Chinoise à moustache. Je l’ai vue. J’ai ri en mon fors intérieur.

Et c’est déjà ça.


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Ce poème a été écrit le 23.XII.2016