La maison au fond de la riviere (-18)


Sandra, chère amie,

Je t'écris rarement, usant plutôt de la messagerie ou de commentaires à tes publications sur réseaux sociaux. Cependant le propos dont je vais t'entretenir nécessite plus de temps, plus de place, plus de précisions que quelques mots jetés et conservés sur des serveurs étrangers. Plus personnel, plus intime aussi. J'aurais pu t'en entretenir oralement, mais je préfère l'exercice écrit car il me permet de fixer plus sûrement mes idées. Je ne sais ce qu'il faudra en conclure, sans doute rien d'autre que l'expression de mon profond attachement à ta personne.

C'était un après-midi, je m'étais allongé pour lire un peu et je me suis assoupi. 

 
Alangui par cette torpeur sirupeuse où la réalité n'a pas d'autre emprise sur soi qu'une douce vague éparse de sons, d'odeurs et d'impressions lumineuses. J'étais là, m'enfonçant de plus en plus dans mon oreiller, dont la texture de coton et le parfum de fleurs blanches me berçaient et m'attiraient de mieux en mieux vers cet état d'entre deux...
Les somnolences et les rêves sont ces passages où nous sommes acteurs et spectateurs. Il est difficile d'en retranscrire cette dualité ; pourtant
malgré toutes les imperfections d'un état d'éveil, je vais essayer de m'y employer avec la volonté de t'en faire pourtant le récit le plus précis possible... avec le risque de pervertir l'exacte sensation que mon songe m'a procuré.

Je ne sais comment je me suis retrouvé là. J'étais au bord d'une rivière, vêtu d'une chemise en lin blanc et d'une paire de jeans bruns. Pieds nus. 
L'eau coulait doucement. Une frondaison de saules, d'ormes et autres bouleaux recouvrait l'endroit telle une large caverne végétale tout en laissant passer une douce lumière. La coloration automnale des feuilles renforçait l'impression d'être dans un endroit merveilleux, dont les feuilles se faisaient pièces d'or, draperies de pourpres et meubles anciens en marqueterie précieuse. 

Je m'approchais de la berge où un passage m'invita à entrer dans l'onde. J'y plongeai et malgré la vase, je distinguai une maison aux larges ouvertures et aux murs de calcaire immaculé. Je m'en approchai par mouvements de brasse rapides. L'entrée étant ouverte, attiré, j'y rentrai et entendis étonnamment le claquement sourd d'une porte que l'on referme. Je me tenais debout au milieu d'une pièce très claire diffusant une lumière blonde et bienfaisante. Une superbe cheminée d’albâtre dont le bandeau en son centre comportait la sculpture d'un 8 à l'horizontal attira mon attention.

Devant la cheminée, à trois pas, se tenait une table basse en bois clair, large comme un lit. Pas de pieds. Elle flottait. Mais cela ne m'intriguait pas ; en tout cas, moins que l'enveloppe posée. Je tendis la main pour m'emparer et la décachetai . " Close your eyes and count to six ". Ce que je fis.

Je ne pouvais plus ouvrir les paupières. Comme si une étoffe me serrait le front et m'occultait les yeux. Une main pris la mienne droite. Je la laissais me diriger jusqu'à ce qu'à sentir une peau douce et ferme. Par instinct, mes doigts tentèrent de saisir un volume. C'était un sein chaud et frissonnant. Mon index trouva une pointe de chair, de la taille d'une petite framboise. Ma bouche s'approcha et je la goûtai. Ce goût d'amande et de noix de coco. Et je sus que c'était toi.
Ma main gauche chercha ta chevelure, la trouva et se perdit en elle, ivre de retrouver ce contact soyeux. Je voulus prononcer ton prénom mais aucun son ne pût s'échapper de ma bouche ; pourtant, je pouvais la bouger puisqu'elle m'avait permis de goûter ton sein et ainsi te reconnaître. 
Frustré de ne pouvoir te parler, je repartais à la conquête de ta peau. Ton cou d'abord, puis tes joues et enfin tes lèvres, fines et charnues...

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Cette nouvelle est incluse dans "Avant que la vie ne nous sépare, contes du temps présent et autres anachronismes" (c) Fred Daviken - novembre 2016