Paranoid patchwork : Pièce 035 ou l'étron qui reflète l'âme du monde




... Je suis le vent sur les flots, sur le visage, sur une falaise, le regard perdu à l'horizon. Je suis la pluie cinglante et purifiante qui bat mes tempes et trempe mes habits. Je suis ce rayon de soleil sur le village, comme le signe d'une divinité moqueuse qui me dit « relève toi », pour mieux me voir tomber encore et toujours. Je suis les nuages noirs qui grondent dans la vallée, le cri des bêtes affolées et les pleurs des enfants effrayés. Je suis l'orage de nuit qui fait trembler les volets et les amants se lover l'un contre l'autre. Je suis la tempête qui fait voler les papiers au grès des rues, fait monter les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves… J’emporte tout dans mon sillage.


Je suis cette larme qui coule toute seule parce que l'on se sent abandonné face aux choix à faire. Je suis le souvenir de ton regard, de ta main, de tes mots, de tes rires aussi. Je suis cette envie de tout casser, de tout brûler, de tuer à grande échelle, d'appuyer sur le bouton rouge, le « Fuck them all » sourd et intérieur. Je suis la peur de tout perdre, la brulure inextinguible d'un serment trahi. Je suis cette lassitude qui s'empare de chacun, croyant que la bataille gagnée est signe de paix. Je suis le sang coulé pour la première fois, le premier orgasme, la première trahison, la première trace de rouge à lèvre sur un col, le premier cheveu sur une veste, le premier doute qui fout tout en l'air. Je suis le râle d’un homme poussé dans une voiture au troisième sous-sol. Je suis le soupir d’une femme sous les caresses d'un autre, parce que délaissée par un mari qui ne la voit plus. 


Je suis cet enfant qui tremble, perdu dans une rue de Bogotha. Je suis ce SDF que personne ne voit, gisant sous un carton. Je suis cette femme qu’un abruti a frappé, laissée au guichet d’un commissariat. Je suis ce père à qui on octroie généreusement un droit de visite. Je suis cette horde qui défile, arc-boutée à la pancarte de ses revendications. Je suis la jeunesse égoïste qui laisse crever ses vieux pour oublier le passé et faire dorer son avenir immédiat. Je suis ce prof qui a peur et qui baisse les bras. Je suis ce politique qui « mesurettise », qui s’affiche dans la presse people pour décrocher un fauteuil tout chaud. Je suis la société à la dérive qui espère que le CAC40 lui donnera plus que le devoir d’acheter toujours plus avec encore moins. Je suis le pouce sur le cellulaire détonateur et le doigt d'un sniper sur la gachette. Je suis ce Dieu qui n’existe pas et que des hommes ivres ont créé pour asservir la masse. Je suis vos rêves que vous ne réaliserez jamais, vos envies d’ailleurs, assises dans le fauteuil déchiré de votre petitesse. Je suis le vide qui vous nargue et vous attire. Je suis l’instant présent qui vous gouverne, votre égoïsme élevé en religion. Parce que le ciel est une illusion et l’enfer une promesse de liberté.

Je ne doute pas. Je n’éprouve aucun remord. Ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez fait. Je suis l'étron qui reflète l'âme du monde.

textes et illustration (c) Frederic Lardoux

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http://www.wobook.com/WBS33Xf0MZ3f/Paranoid-Patchwork2.html