Comptes à rebours 10...





Malik avait beau se dire qu’une journée de merde ne dure que vingt-quatre heures, il avait quand même la fourbe sensation que celle-ci durait plus longtemps que les autres journées. Pas mécontent de quitter le bureau un peu plus tôt. Il n’avait qu’une envie en cette fin d’après-midi : rentrer, prendre une douche, appeler un pote pour aller voir un match dans un bar ou pourquoi pas se faire une toile ; il trouverait bien un « blockbuster » ou une « comédie à la française » pour ne pas s’abîmer trop le cerveau. Oui, finalement, un film lui semblait le plan parfait pour être peinard et oublier le genre humain. Et s’éviter qu’une nouvelle tuile vienne lui pourrir aussi sa soirée.



En effet, cette journée du 30 avril avait été particulièrement pénible. Le réveil n’avait sonné, la cafetière avait pleuré de l’eau marronnasse par manque de café, alors que Malik prenait la fameuse douche « deux minutes, rasage et coupures compris ». Petits massages à l’hémostick pour éviter que cela pisse le sang sur son col de chemise. Vérification de sa tenue dans l’ascenseur, découverte de zones mal rasées. « Pas le temps, je remettrai un coup au boulot ».

A peine arrivé, Jean-Stéphane, qui devait son ascension météorique dans la boîte grâce au lien particulier qu’il entretenait avec son père, lui a annoncé que « Martin et Martin » retiraient leurs billes. 200 000 euros de chiffre d’affaires en moins, et sa commission … « Ben plus de com’, bye bye Cancun ! Tu t’en remettras, t’es le meilleur, tu vas rebondir, t’as toujours un prospect en poche… », lui avait-il balancé. Malik ne put qu’exulter intérieurement un « Tu parles d’un connard. Espèce de fils de p…atron ! ».
Bien sûr, des prospects, il en avait. Alors, il passa sa matinée à essayer d’obtenir des rendez-vous mais une veille de pont du premier mai, pas un ne décrocha, ou alors ce fut pour des « Malik, pas de souci, rappelez moi la semaine prochaine et on cale une date », « pas de problème, mais j’ai pas mon agenda à jour et je suis dans le train, je te rappelle… ».
L’après-midi, fut différente mais tout aussi moisie. Deux livraisons n’avaient pu être effectuées. La première parce que « grève de la poste, vous comprenez avec nos conditions les camarades doivent se faire entendre » et la deuxième parce que « colis bloqué à l’aéroport, parce que le personnel d’escale a besoin d’être écouté ». Bref, de nouveaux délais, des clients pas contents et du champagne a envoyer pour faire passer la pilule.

Et puis, vers 17h00, Sophie entra dans son bureau…

« Malik, bon, le prends pas mal mais je crois que c’est mieux pour nous deux qu’on arrête là. Nous sommes adultes et intelligents, donc on va gérer. On travaille dans la même boîte, on reste copains, pas vrai ? et si jamais t’as envie et que moi je suis dispo, on remettra ça… Mais préviens un peu avant. D’accord ? »
Il ne trouva rien d’autre à dire devant ce monologue bien récité, que « Ouais, ouais, pas de souci, on fait comme ça ». Après la rédaction et l’envoi de trois mails, Malik décida de se casser, prétextant un début de grippe. « Allez, ciao, tout le monde. A demain et Inch Allah ! ».

Il était presque 18h00 quand Malik descendit les marches du métro, en sautillant une marche sur deux, comme un gamin qui joue à la Marelle, un peu en déséquilibre, sa façon à lui de décompresser. Une fille le bouscula avec un sac Mango noir à bandoulière rose. Pas un « pardon ». Juste un joli petit cul comme souvenir. La rame qui entra en station était bondée. Il se faufila tant bien que mal entre un grand roux, une grosse à moustache et un petit acnéique qui prenait plein d’espace avec son sac à dos. Et là, un peu de chance, une place se libéra. Il s’empressa de s’y installer et de se caler contre la vitre. Alors, il vit face à lui « le petit cul au sac Mango »…

Elle avait des écouteurs et la musique à fond. En plus de sac besace, elle tenait des poches en plastiques plein de brochures et un « Modes et Travaux » spécial « Portez l’été en plein hiver ». Elle les posa à terre et extirpa, tant bien que mal de son sac noir et rose, un livre avec une couverture bizarre. Un cheminot brandissant victorieusement une pelle à charbon, avec une sorte de diablotin noir à ses côtés. Malik n’arrivait pas à lire le titre. Ah ! si, Déraillé, de Terry Pratchett. Il remarqua le début d’un tatouage au poignet, une sorte d’arabesque ou un signe du zodiaque stylisé, cachée par la manche d’un pull anthracite qui débutait un bras fin et se terminait par un décolleté en V bien conçu. Ouvert suffisamment pour deviner la naissance de la poitrine, mais pas trop profond pour pouvoir jeter un œil dedans. Une mèche châtain lui barrait le visage à sa droite. Son visage légèrement arrondi se terminait par la pointe du menton. Elle avait un tout petit nez légèrement retroussé. Tout à fait charmant. Troublé, Malik se ressaisit et tenta de regarder en face de lui. C’est alors qu’il fit connaissance avec ses yeux. Des yeux bleus ou gris ou verts. Bizarres mais troublants. Ils semblaient changer de couleur en fonction de l’angle et de l’éclairage. La légère corolle entourant l’iris soulignait que la jeune fille portait des lentilles. Et soudain, il s’aperçut qu’elle le fixait, avec un sourire interrogateur. « Vous voulez quelque chose ? », lui demanda-t-elle.
  • Heu, pardon, quoi ? fit-il décontenancé.
  • Je vous demande si vous voulez quelque chose. Vous me regardez fixement depuis deux minutes.
  • Non, non, j’admirais vos yeux. Enfin, non, c’est pas ce que je veux dire… Enfin, si, enfin, bref. Désolé, je ne voulais pas vous importuner. La journée a été difficile et je me suis laissé aller à vous regarder. Cela me faisait du bien. Désolé, je vois pas pourquoi je vous dis cela…
  • C’est pas grave. C’est même mignon. Vous avez le mérite d’être franc, mais un brin tendu, non ?
  • Ben, c’est à cause de vous… Enfin, non, grâce à vous. Putain, c’est con ce que je vous dis. Dites moi que vous descendez bientôt pour mettre fin à mon embarras.
  • Hé bien, non, je descends dans… Une, deux… quatre,… sept stations. Donc, va falloir prendre sur vous, lui répondit-elle malicieusement avec un petit sourire narquois. Il découvrit ainsi une fine fossette à la joue gauche.
  • Ohhh, c’est mignon, votre petit truc là sur la joue…
  • Quoi, qu’est-ce que j’ai ?
  • Ben, votre fossette, comme un petit trait d’encre de chine qui apparaît avec votre sourire mutin.
  • Sourire mutin, comme vous y allez. Je vois que monsieur a du vocabulaire, ça change, lui fit-elle en riant.
Six stations défilèrent tandis qu’ils plaisantaient. Elle n’était pas d’ici, habitait temporairement chez une amie et était venue pour un salon. Elle était journaliste de mode ou un truc comme cela et tenait un site Internet spécialisé. Elle lui donna plein d’infos qu’il était important de ne pas retenir. Les seules choses que Malik ne voulait pas oublier, étaient ses yeux couleur « prends soin de moi » et son pull anthracite. Il voulait les graver à jamais. Pour se les rappeler quand les journées de merde reviendraient. Elle n’était pas « belle », mais son visage lui faisait du bien. Comme ce rayon de soleil qui perce le ciel après la pluie et qui annonce une belle fin d’après-midi…
Soudain, elle se baissa, prit ses sacs, lui tendit la main et lui dit : « Eh ! bien, au revoir, à une prochaine, peut-être… ». Malik sentit qu’il devait lui dire un truc, même une connerie, une de plus valait mieux que de la laisser partir. « La prochaine, ça pourrait être maintenant pour boire un verre ? », s’enhardit-il avec une petite mine un peu suppliante mais avec l’œil pétillant. « D’accord, lui répondit-elle, je vous suis ? »

Finalement, pensa Malik, peut-être que les journées de merde durent moins de 24 heures ?

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Comptes à rebours est un roman coécrit avec Hélène Destrem

Pour lire la version "Emilie" du chapitre 10, c'est par ICI.
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