AU FLORE, UN SOIR ?...



D'abord son regard améthyste et ses cheveux courts, à contre-jour descendant…

Ils se sont connus au détour d’une phrase postée sur une « fan page ». Un commentaire de quelques mots avec une pointe d’acide, comme une tranche de citron dans un cocktail sucré. Une réponse-ricochet. Un début de connivence. Et les lignes qui s'enchaînent au fil de l'imaginaire, pourrissant l’espace virtuel de quelqu’un que nous ne connaissions pas. Comme une intrusion dans une maison qui n'est pas sienne.
Puis, c'est l'échange d'adresses de messagerie, échange de mots, de clins d'oeil et d'idées. Pour créer de l'intimité, pour privatiser la relation. Construction urgente pour ne pas perdre le fil et l'intensité. Juste le plaisir intellectuel de l’échange qui se transforme progressivement en sensations, en tensions musculaires, en flux électriques et sanguins, en chaleur et en désir. Qu'il est vain de retranscrire l’écriture quasi automatique d’une liaison électronique à quatre mains, échos virtuels de pensées non censurées, contrôlées et taquines : des images se forment, des parfums emplissent les narines à l'évocation d'une marque, des vêtements parent l'autre ou s'enlèvent au fil des mots, parfois sincères, parfois moqueurs, souvent joueurs. Séduction par claviers interposés.
Et le besoin de s'appuyer sur une véritable sensation, sur un stimuli que l'on interprétera comme vrai. Un dialogue via webcam, pour croire en une distance de sécurité. Ou un appel dans la nuit, une voix enfin. Argile vocal pour donner forme à cet autre, là-bas, ou pas très loin. Les rires chauds et légers dans le silence nocturne, les pensées charnelles et les pirouettes ludiques, interrompues par un réseau déficient ou une sirène dans la rue.

Le rendez-vous. Cette promesse de se retrouver dans la réalité. De se confronter au regard de l’autre… Un endroit, un horaire, une description maladroite de chacun. Un café à Saint Germain, un soleil qui s'en va. La voiture garée à l'arrache. Le pas qui s'accélère, le feu qui ne passe pas au rouge, les voitures autour. La baie vitrée de la brasserie. Un signe de la main pris dans les reflets.

Et son regard améthyste et ses cheveux courts, à contre-jour descendant…
La cicatrice sur sa joue, les deux roues de son fauteuil et l'envie de l’embrasser plus forte que l'évidence de l'instant.

C'était hier, aujourd’hui, demain. Ici ou ailleurs. Jamais et nulle part.

Juste le temps de quelques frappes en Azerty au milieu de la nuit.


_________________________________
Cette courte nouvelle fait partie du recueil "Contes du temps présent et autres anachronismes" (c) Frédéric Lardoux
crédit illustration : 21st_century_love_by_rebellion