Bruce Wayne : miroir amer



Manoir des Wayne. La lumière crue de la pleine lune traverse la chambre et les rideaux soulevés par la bise nocturne deviennent sur les murs de sombres fantômes dansant.
Dans son lit, Bruce Wayne s'agite, des gouttes de sueur perlent sur ses tempes. D'un geste réflexe, il écarte les draps qui l'emprisonnent...

« Maître Bruce, Maître Bruce, réveillez vous, il est l'heure…

Bruce, réveille toi. Tu ne vas pas rester allongé. Pas toi. Tu ne vas pas encore arriver trop tard ?...

Père, allez, réveillez-vous ! Ce n'est pas ce que vous voulez m'enseigner...

Rrrrrooohh, miaou, mon adoré, viens vers moi, que je te lèche et te vole aux autres... Rrrrrrooohhhhhh, tu es à mouaaaa...

Alors, Brucie, aurais-tu peur, mon vieil ennemi ? Tu veux que je te raconte une blague qui tue ? Non, ne dors pas...

Bruce, il faut avoir le ventre bien vide pour préférer rester au lit ? C'est bien connu, qui dort, dine. Ha ha hah hahha …

Pour une fois, je vais te tuyoyer. Après tout, tu ne me parles pas souvent. Je suis là, mais tu ne me vois pas. Je suis là, comme un objet maintes fois vu. Tellement vu qu'il n'existe plus...
Non, Bruce, n’essaie pas de fuir. Ce serait en pure perte.

Depuis le temps que nous nous connaissons, vers qui te retournerais-tu pour te rassurer quand tu as peur, quand tu doutes ? Qui te protégera ? Qui appelleras-tu au secours ? Qui te prendra fort contre lui ? Qui te conseillera, te murmurera les mots qu’il faut pour faire face à toutes ces situations que tu exècre ?

A qui seront les bras et les poings qui t’aideront dans la bagarre ? Qui t’approvisionnera en jolis mannequins, riches héritières et autres bibelots mondains ?
Qui t’accompagnera les soirs de moins bien quand l’appel de la bouteille ressemble à celui des sirènes ?
Qui combattra tes démons ? Depuis ce soir où tes parents t’ont quitté. Qu’ils sont partis ailleurs sans toi. Laissant leurs dépouilles mortes, trempées par la pluie et dont le sang a maculé l’asphalte d’une rue déserte.
Tu te souviens de ce cri dans la nuit, mêlé à l’odeur de poudre et au rebond métallique des douilles sur le sol. Ce regard à la fois surpris et cruel que t’a jeté le tueur. Regard à jamais gravé dans ta mémoire. Récurrence qui tourne à vide chaque matin que tu choisis de vivre.
Toi, désormais orphelin solitaire, alors que quelques minutes plus tôt tu chevauchais encore au côté de Zorro, pressant tendrement, à l'abri de la salle obscure, la main de ton père sous le regard aimant de ta mère. Tu te souviens de ce cri, appel au secours silencieux, déjà funèbre, partant vers des cieux tristes et tourmentés ? Tu avais quoi ? A peine huit ans… Et déjà ton enfance prenait fin.

Fini le monde doré, sans autre souci que d’être bon et de faire plaisir à tes parents. Finie l’insouciance d’un monde entièrement pensé, conçu et maitrisé pour que tout soit ordonné selon la volonté supérieure de ton père, tout en t’épanouissant à l’ombre protectrice des bras de ta mère. Dans ton petit château de conte de fées. Ce manoir des Wayne centre de toutes les mondanités et intrigues de Gotham.

Je suis là, à tes côtés, depuis ce jour. Quand tout s'est écroulé. Brisé en milliers de gouttes de pluie sur le pavé.

Tu m'entends ? Je suis là...
Même lorsque tu es parti après tes études. Je t'ai attendu. Je savais que tu reviendrais. Tu ne pouvais pas faire autrement, de toute manière. J’étais là. Et tu le savais. C'est moi qui t'aie fait partir. Tu n'étais pas assez fort mentalement, pas assez aguerri physiquement et trop friable psychologiquement. Il fallait que tu partes. Loin de ton petit confort. Que tu te confrontes au vrai monde. Et que tu reviennes enfin prêt. J'ai accompagné tous tes pas, toutes tes décisions depuis ce soir là.

Non, mais c'est vrai, après une telle épreuve, tu crois que tu t'en es sorti comment ? Tout seul ? Comme un grand ? Me fais pas rire, Bruce. Personne ne peut s'en sortir indemne. Ce traumatisme aurait révélé des choses en toi ? Non, non, non, Bruce. Si tu t'en es sorti, nom de dieu, c'est grâce à moi.

C'est moi qui ai guidé tes pas pour que tu tombe. Que tu découvres cette grotte. Moi, qui t'aie trembler devant les chauve souris. Moi qui aie instillé cette peur que tu voudrais retourner vers ceux que tu allais traquer et combattre. Je t'ai poussé à devenir autre chose que ce petit garçon tout étriqué dans ses vêtements sur-mesure, pour prendre ton envol dans les cieux de Gotham et retomber sur la lie de cette ville.

Crois-tu vraiment que seuls ton éducation, ton héritage voire ton intelligence ont fait de toi ce que tu es devenu. Ce justicier solitaire, ami des plus puissants, modèle de tous les apprentis héros que tu allais entrainer, ennemi de tous les dégénérés que tu allais encore et encore mettre sous les verrous. Certains disent même que c'est parce que tu existes que le monde s'écroule sous la menace sans cesse grandissante des fous les plus invraisemblables. Combien de mafieux, d'assassins, de chapelier, de pingouins, d'énigmes, de glaçons, de plantes, de sérum, d'argile, de hiboux as tu engendré ?

Ils t'ont poussé dans tes limites, pris ceux que tu aimes, détruit ton empire, retourné contre toi ceux qui te faisaient confiance, succombé aux charmes de femmes inaccessibles et dangereuses et fait rejeter celles qui auraient pu t'apaiser. Ils t'ont empêché d'aimer et de vivre une vie normale ? Non, Bruce, et tu le sais. Tu l'as su, dés le coup de feu, dès que les corps de tes parents se sont écrasé à terre. Tu n'aurais pas une vie normale, avec ou sans tes millions. Alors tu m'as appelé. Et je suis venu. Et je ne t'ai jamais quitté.

Tu vois bien Bruce, il n’y a que moi pour toi. Malgré toutes les épreuves et les pertes. Il n'y a que moi pour t'aider à ne pas faillir, à toujours te relever même brisé. Je t'épaule quand tu faiblis. Je suis toi quand vient la nuit. Je prends le relai, mon ami, quand les ombres dansent et que les cris s'élèvent. Je donne et prends les coups. Je neutralise et appelle Gordon, Bullock, Montoya ou les autres flics. C'est moi qui dirige la Ligue et utilise à mon gré le boy-scout, l'amazone, l'anneau vert et tous ces justiciers en collant. Je peux même les neutraliser. Car comme l'enseigne la sagesse abyssine « un ami puissant devient un ennemi puissant ». Finalement, du haut de ma gargouille, quand je regarde la ville en contre-bas, drapé de ma cape, je sais que Gotham et le monde sont à moi.

Maintenant, mon tout petit Bruce, je vais t'avouer quelque chose : tu m'impressionnes. Plusieurs fois, j'aurais pu tuer, et je ne l'ai jamais fait. J'ai cherché à comprendre pourquoi le coup de feu ne partait pas, pourquoi l'aorte n'était jamais visée, pourquoi la tête n'était jamais tranchée, pourquoi le souffle jamais coupé. Et j'ai trouvé. C'est toi qui m'en empêchais. Il n'y a que toi pour ne pas presser sur la détente. Pas pour ne pas tuer. Juste pour me dire que malgré tout tu gardes le contrôle sur moi. Mais, un jour viendra, tu le sais, nous appuierons.

Tu m'as donné vie quand la tienne s'est terminée. Je suis ton principe de survie. Réveille-toi Bruce. Je suis Batman. 

par Stephen B Scott
(Collection personnelle)


par Mike Grell
(Collection personnelle)

 
_______________________________
Batman est une création de Bob Kane.
Illustration réalisée à partir d'un dessin de Gary Franck, pour "Batman : Earth One".
(c) DC Comics, a warner Bros company.