Une trop longue attente (introducing Max Le Guen)


Patrick Gosset vient de marquer le deuxième but de l’US Noeux-les-Mines face à Nantes.
Il faut tenir. Plus que quelques minutes avant l’exploit. Avant la gloire ou l’oubli.

Coup de sifflet final.
Le staff s’embrasse. Les joueurs courent partout.
15000 spectateurs exultent. L’Artois est en liesse.

Loïc Amisse fait l’effort d’aller voir chacun de ses partenaires, de leur faire une tape amicale et de serrer la main de ses vainqueurs. Quand il retourne au vestiaire, un enfant s’approche. Il porte un maillot aux couleurs de l’US et une écharpe à celles du FCN. Son regard est un mélange de joie et de tristesse. Timidement, il demande « ‘Soir, dis tu me donnerais ton maillot, s’te plait ? ». Loïc se penche un peu et lui dit « Dis donc toi, t’étais pour qui ce soir ? »
- Ben, pour vous tous. Je suis né ici et je joue au club, alors c’est normal que je sois pour l’US. En plus, on joue bien depuis que Monsieur Houiller est là… Mais le vrai foot, c’est Nantes ! Comme je vais vite et je sais centrer, je joue ailier, comme vous…
- Ok, petit, prends-le mon maillot, lui dit Amisse.
- Ooooh, je vais le garder pour toujours, promis, juré, craché… Foi de Eric !

Au même moment, un garçon se précipite vers Loïc Amisse et lui crie « Papa, papa, ton maillot ». Une femme lui court après. « Reviens, les embête pas… » Elle agrippe l’enfant, s’enfuit en baissant la tête et chuchote « Désolée, j’aurais pas du…».

* * *

A une semaine d’être muté de Béthune à Brest, Maxence Le Guen aurait préféré se réveiller contre la peau chaude de sa femme que de se rendre à cinq heures du mat’ à la piste de ski artificielle de Loisinord.

« Bonjour, Brigadier-chef Godart. Vous êtes bien le lieutenant Le Guen ? », lui demanda un
policier.
- Capitaine, depuis une semaine. Bon, je t’en veux pas, c’était pas dans la Voix du Nord. Allez, balance le topo…
- Nous avons le corps d’Eric Noewe, 44 ans, mort par strangulation, les yeux enfoncés, la bouche cousue et les tympans a priori perforés. Son corps a été découvert par Martin Vitris, agent de sécurité sur le site. Nous attendons le légiste.
- Ok, j’ai compris. L’enquête devrait aller vite. Nous allons trouver une empreinte de pied pointure 47 d’une série limitée Nike vendue à un seul exemplaire dans le Footlocker du coin. Bien sûr, le « modus operandi » nous indique déjà l’acte monstrueux d’un déséquilibré ou le grand oeuvre d’une secte. A mon humble avis, il s’agit plutôt de l’acte d’une femme trompée, qui regarde trop les Experts ou qui a trop lu Dan Brown. Oui, je sais, tu vas me dire que la strangulation et le côté sadico-méthodique des coups ne sont pas du tout une marque de fabrique féminine. Bon, j’admets…
- Heu, Capitaine, si vous me le permettez, ca vous dirait un café ?
- Ouais, avec deux sucres, et on va voir le macchabée après.

Un café avec deux sucres plus tard, le capitaine Le Guen rejoignit la scène. Malgré toutes les précautions d’usage pour ne pas polluer le site, la pluie et les nombreuses traces de pas
rendaient difficile tout prélèvement d’empreintes. Noewe était là, étendu, les bras croisés sur le torse, le visage étrangement propre. Sa posture donnait à cette scène macabre une sorte de quiétude bienfaisante.

Les premières lueurs du jour commençaient à poindre derrière le terril-piste de ski, révélant sur les visages un manque de sommeil évident. C’est vers sept heures trente que David Sillou, légiste de son état, vint analyser le corps, tandis que Le Guen, tout à ses réflexions, demandait à se rendre au poste de sécurité...

« Capitaine, le suspect est à votre disposition pour l’interrogatoire… Mais avant, je peux…», demanda Godart.
- … Savoir comment j’ai su ? En fait, faut toujours partir du plus simple. Si c’est pas bon, t’augmente ton périmètre en fonction des indices, des hypothèses, etc. Mais là, je suis parti du fait que vu les mutilations, Noewe n’a pas été tué où on l’a trouvé. D’ailleurs, le légiste a été formel : l’expression cadavérique et les ecchymoses montrent un acte commis il y a plus de douze heures. Il a donc été transporté à Loisinord. La première personne sur les lieux, c’est l’agent de sécurité. Donc mon premier suspect, c’est lui.
- D’accord, Capitaine, mais pour le placer en garde en vue, il vous faut quand même des preuves, rétorqua le brigadier-chef un peu fermement.
- J’en ai suffisamment. Lors de ma visite des vestiaires du personnel de sécurité, j’ai découvert un sac de sport dans le casier de Vitris. En présence de son chef d’équipe, j’ai demandé à Vitris de vider son sac. Tiens, c’est rigolo ça, « vider son sac ». Bref, dedans, en plus de vêtements de rechange et d’une trousse de toilette, il y avait un nécessaire de couture, un maillot du FC Nantes ainsi que Mizaru, Kikazaru et Iwazaru...
- Mi-kika-iwa qui ?, interrompit Godart
- Dans la tradition chinoise ou japonaise, ce sont ces petits singes : ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler. Certaines personnes aiment bien avoir des objets porte-bonheur qu’elles trimbalent partout. Enfin, bref, une coïncidence trop forte avec notre cadavre. J’ai également demandé d’inspecter le coffre de la voiture de Vitris pour voir s’il n’y aurait pas un peu d’ADN de Noewe, en plus de la trousse à outils. Mais, je te parie une Jenlain contre une Coreff, qu’on va en trouver. Pour le maillot, on a le droit d’être supporter de foot, non ? Donc, voilà où on en est : on a un « qui », il nous manque le «pourquoi ?». Pour le comment, je te fais pas de dessin … Allez, on va l’interroger notre fan des Canaris ?

La salle d’interrogatoire est sommaire. Murs blancs, une table bon marché en métal et deux chaises. Sur l’une des chaises, Martin Vitris, prostré, les deux coudes sur la table, se tient la tête.

« Salut, Martin, un fan de Nantes peut pas être un tueur sadique. Mais, j’ai envie de comprendre. Tu voulais quoi ? Tu ne lui as pas pris d’argent. », commença Le Guen.
- Noewe, il m’a volé mon enfance et mes rêves..., attaqua l’agent de sécurité.
- Pardon ? Vas y. Explique moi. Tranquillement.
- Il avait mon maillot. Celui de mon papa, Loic Amisse.
- Le joueur de foot ? demanda Le Guen.
- Oui, Noewe s’est précipité vers lui à la suite de la défaite des Canaris face à Noeux-les-Mines, en 82. Il lui a arraché le maillot des mains, alors que j’attendais sagement avec ma maman, pour enfin voir mon Papa…
- Ok, je comprends. T’as voulu reprendre ce qui était à toi…
- Non, pas reprendre. Acheter ! Imaginez ma joie quand j’ai vu l’annonce sur E-bay. Maillot Nantes porté par Amisse en Coupe de France. Vendeur : Noewe62 (Noeuxles-
Mines). Remise en mains propres possible. Trente ans que j’attendais cela… J’ai remporté la mise pour 297 euros. Nous avons convenu d’un rendez-vous.
- Ok. Donc, t’y vas, tu le paies et puis voilà… Dis-moi ce qui s’est passé. Il a cherché à t’escroquer ?
- C’est exactement cela ! J’aurais pas dû lui dire que ce maillot représentait beaucoup pour moi. Au moment de payer, il me sort « Vous savez aujourd’hui ce maillot à
trente ans, il vaut plus cher. 500 euros et il est vraiment à vous. » Je me suis énervé, j’ai gueulé, il m’a donné un coup, je lui ai sauté dessus, direct à la gorge. Et j’ai serré, serré, serré. Et puis, plus rien. Et là, j’ai paniqué. En cherchant une cigarette - je fume toujours pour me calmer - j’ai vu mes statuettes. Un signe…
- Ok, je te comprends. Tu lui as cousu la bouche, perforé les oreilles sans doute avec un tournevis, et enfoncé les yeux. T’as maquillé ça en crime affreux. Tu l’as mis dans ta voiture et déposé à Loisinord en prenant ton service.
- Ben oui, c’est trop con de tuer un homme pour un maillot…

Vitris fût donc arrêté. Sa mère avoua que son fils n’avait jamais été celui de Loic Amisse. Elle avait été abandonnée enceinte. Il fallait bien un modèle. Alors, elle avait inventé cette filiation...Mais comme seule la carrière du joueur comptait, Vitris ne pouvait pas le voir. Elle avait néanmoins promis à son fils qu’il verrait « en vrai » un match de son papa…

Deux jours plus tard, on retrouva Vitris étouffé par sa propre langue.

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Cette nouvelle écrite pour le concours
du Salon du Polar de Noeux-Les-Mines
est dédiée à Pierre Bellemare