PIECE 021 ou comme un cheval au galop



Elle est devant cette avenue qui la défie de sa longueur. Elle met son casque sur la tête et appuie sur «Play». Un pied devant, puis le deuxième. Et le bras droit en arrière, le gauche en avant. Et l'avenue devant elle. Elle avance un peu plus vite, un peu plus sûre d'elle. Le soleil déclinant. Pas de voiture. Rien devant elle. Et puis «tant pis» se dit-elle. Elle accélère.

A chaque pas, l'avenue s'efface, les images reviennent. Cette voix, ce ton, ce «petite conne !...», ce «je vais t'apprendre», ce «on me résiste pas, t'es à moi». Les pas et les bras, cadence de la fuite, partir, courir, s'échapper à l'étreinte. A cette voix dans le soir, dans l'ombre de sa chambre, dans l'enfer de son adolescence. A ce corps qui change en même temps que le regard des autres. Et la petite fille qui se fane,...

Elle se souvient des larmes, des coups sur les reins, le claquement de ceinture, la voix dans les oreilles. Se relever, sécher les larmes, le regarder de toute sa hauteur, le caleçon sur les chevilles, prendre son sexe dans la bouche et le mordre. Ce goût de sang infect, comme celui entre ses jambes. Attraper les vêtements, se rhabiller dans les hurlements. Ouvrir la porte et s'enfuir dans la rue. Et courir. Courir loin, courir vite.

Les petites vapeurs de buée s'échappent dans l'avenue. Comme un train d'antan, et le battement du cœur comme le «ta ta ta toum» d'une locomotive folle, fonçant dans l'hiver. Pas de voiture, pas de gens autour. Seul le bruit de son cœur à la chamade, une envie de vomir, et les jambes qui tirent. Faire attention à la pose des pieds sur le bitume. Sentir la sueur perler le long du dos. L'humidité des aisselles, l'odeur salée de sa propre peau, les seins maintenus qui veulent s'échapper et les tétons qui se tendent. Et continuer de courir. Plus vite encore.

Traverser le pont, se retrouver sur cet entre deux, ce lien entre avant et après, encore un effort, les muscles qui font mal, «je m'en fous, j'avance». Livrer ce combat de la tête sur la matière. Se blinder, oublier les douleurs, foncer comme jamais, comme pour éviter une balle, comme un cheval au galop poursuivi par la marée. Ne pas se faire rattraper par ce passé. Plus jamais elle ne pourra être naïve et voir le verre à moitié plein. Par ces mains sur son corps, par cette haleine de bière dans le creux de son cou, par ce ventre contre le sien et cette douleur, cette première douleur qu'elle aurait voulu offrir à un autre ou s'en débarrasser à la sauvette. Il n'avait aucun droit sur elle. Elle aurait voulu avoir le choix. Juste le choix de son corps. Se sentir caressée et pas tripotée comme de la pâte à pain. Se sentir aimée et pas conquise de force. Ne pas vivre avec ça toute sa vie. Avec la perte de confiance. Avec des «je t'aime» qui font peur. Avoir le choix entre le vrai et le faux, entre baiser et se faire baiser, entre donner et prendre. Savoir pourquoi cette douleur qui revient, cette petite part en elle qui ne comprend plus la douceur gratuite et la rejette. La petite blessure à l'égo masculin d'un "non, je veux pas" n'est rien à côté de tout ce qui est cassé d'innocence, d'envie et de pouvoir aimer.

Les arbres le long du quai défilent et s'effacent. Son ombre devant qu'elle n'arrive pas à rattraper. Et cet homme, ce connard qui lui avait fait si bien croire qu'autre chose était possible. Qu'une main est aussi faite pour aimer.

Elle s'arrête. Les larmes qui se mêlent à la sueur de ses tempes. Se retourne. Personne d'autre que le soleil rougeoyant qui la regarde et lui dit «T'inquiète pas...». Et les bras ouverts vers lui, elle s'écrie «Qu'une main est aussi faite pour aimer... aussi faite pour aimer...»

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Paranoid patchwork (éditions les 2 Encres)