L’espace et le temps d’une bulle

Depuis mon enfance, je lis des histoires et progressivement je me suis mis à en écrire. Je me suis confronté à la difficulté de trouver des mots à ces paysages, ces rencontres, ces interactions entre un sujet et des personnages, entre une chronologie et une histoire. Entre des renoncements, des ellipses, des évidences, des coïncidences et des connivences. Entre une décision et un choix par défaut. Je suis toujours lecteur, car c’est une sensation sans nulle autre pareille que de partir en voyage avec des auteurs et des conteurs, "d’ouvrir des portes", comme dirait Bernard Werber.

Je pars en famille rencontrer des auteurs et des villes et d’autres lecteurs, avec lesquels je discute en faisant la queue. Et il y a ces instants, cette bulle où pendant que des traits apparaissent sur une feuille blanche, j’assiste à la naissance d'une idée. Maïeutique manuelle. Ce moment de partage bien trop fugace où deux univers se rencontrent. Entre celui qui fait et celui qui regarde. Où les paroles cherchent des zones communes. Où derrière la pointe de Rotring, de Bic, de Faber&Castell, le pinceau ou la tâche d’aquarelle, il y a un auteur, une femme ou un homme, avec son imaginaire, ses contraintes, son amour d’un métier, ses rages et ses joies, ses qualités développés à force de cours, de nuits blanches, d’études du travail des autres et de recherche de sa propre vérité graphique.

J’ai découvert par envie de ses rencontres des lieux où je ne serais jamais allé ou pas comme ça en tout cas. J’ai eu le plaisir de me balader dans les rues de Bayeux et de discuter avec Denis Bajram, prendre un café chez Guillaume Sorel pas loin de Rennes, boire un verre et déconner avec Stéphane Créty et Luc Brunschwig à Chartres, parler de mon livre et des siens avec Marc Moreno et de choses et d'autres avec Mohamed Aoumari à Vigneux sur Seine, échanger avec Gwendal Lemercier à Loperhet, enfin parler de Bretagne, de Dreyfus et du plaisir de la langue française avec Florent Calvez, ou encore parler du XVIII° siècle avec Marc Antoine Boidin, d'aquarelles, de Friedriech et de Victor et Léopoldine avec Stéphane Paitreau à Conches en Ouches, m’émerveiller sur la technique de peinture de Fred Ian dans une Galerie du XVIII° arrondissement, ne pas voir le sablier dévider son sable avec Gradimir Smudja,  et tant d’autres moments avec François Gomez, Malo Kerfriden, Richard Marazano (et sa dialectique si particulière glissée dans un sourire),... Avec tous ces auteurs qui m'ont fait l'amitié le temps d'un dessin de partager ensemble. J’aimerai retourner en Corse, cette île magnifique, pour partager une Pietra ou un Orenga di Gaffori avec Lisandru et Franck. Parler érotisme avec Giovanna Cassoto ou Roberto Baldazzini ou encore dire « merci » à John Byrne et Terry Austin, n’importe où… J’aurai tant aimé descendre une bière place de Flandre à Tournai avec Philippe Delaby…

Voilà, la dédicace est un sésame pour ouvrir l’espace et le temps. Dessiner une bulle éphémère avec celui et celle dont on admire le travail qui influence le sien ou tout simplement ouvre, dès la couverture, un espace d’ailleurs le temps de 48, 70, 120 pages… Le temps d’un merci et d’un dessin, d’une femme qui lit ou d’autre chose.

La dédicace est un prétexte pour faire un tour de magie. Merci à vous tous, magiciens, qui savaient encore faire la part entre les marchands, les chasseurs, et tous ces autres qui aiment vous découvrir. 

C'est pour cela, qu'à chaque fois que je suis de l'autre côté de la table, et qu'un lecteur vient me voir, même s'il n'a pas encore lu mon livre, je prends le temps de lui parler pour transcrire sur la page blanche le témoignage de notre rencontre.