Critique Livre : un jardin bien écrit

Julian Strummer est un journaliste anglais, plutôt Labor party que Thatcher, idéaliste et intransigeant quant à l'exigence de vérité de son métier. S'éloignant d'une femme qu'il aime trop, il rencontre par hasard un homme qui va lui révéler une affaire dont les implications peuvent déboucher sur un scandale international si les faits sont avérés. Il sera aidé dans son enquête par un journaliste français.

Je lis rarement des romans, surtout depuis que j'en ai commis un moi-même et que j'ai été déçu par les deux trois derniers que j'ai lus. Alors, je dis "Merci à Bruno Jacquin" de m'avoir redonné le goût des pages sans cases. Une fois la dernière ligne lue, on aimerait bien que ca continue. Juste avec un petit "à suivre"... 
Mais on sait que ce n'est pas le cas. Alors, on laisse Julian, Pierre, Ashlee là où ils sont. Avec un petit goût amer tant les pages qui viennent d'être  parcourues nous les ont  rendu proches. C'est la marque d'un bon roman, non ?

Bon, si j'ai globalement aimé l'ensemble, et même si la fin justifie les inserts d'une histoire d'amour, je n'ai pas été sensible à la relation entre Strummer et sa charmante amante (l'auteur a su si bien la décrire). Oui, on peut aimer passionnément et en souffrir (l'éthymologie finalement c'est plutôt pratique). Oui, une scène de sexe intense dans un récit palpitant, permet une pause sympathique (sauf si on la lit dans le métro, parce que là, y a tout un scénario qui se passe : Haaa, si les gens savaient ce que je lis... Heu, est-ce que je rougis ? ...) et surtout illustre l'intensité de leur amour. Oui, décrire les va-et-vient et les atermoiements de ce couple, vous l'avez compris, illégitime (oups, mon dieu, à quel époque de débauche vivons-nous...) rend d'autant plus touchante et perceptible l'énergie que déploie notre héros dans sa quête de la vérité. Mais non et encore non, pour une répétition des scènes érotiques car cela ressemble à un gadget éditorial gratuit du type "Vas-y mon pote, surfe sur la vague scène-de-cul-pour-ménagère-qui-s'emmerde-dans-son-couple-ou-qui-veut-s'encanailler-par-procuration-ou-les-deux".

Ceci écrit, je n'ai qu'un truc à dire si vous n'aviez pas lu les premières lignes : "putain, ca fait du bien de lire un roman bien construit, intelligent, rythmé et sincère". Tout est cohérent, Bruno (on va pas se mentir je connais désormais l'auteur) tient bien ses personnages, ils sont là, à portée de main. Son expérience dans le journalisme, on la retrouve et son "amour" pour cette profession, à un moment où sa collusion avec le pouvoir économique et politique est dommageable, transparaît au travers de Julian et Pierre. Le discours de ce dernier au moment du Pulitzer (consécration pour tout journaliste d'investigation) résonne juste, ni trop long ni trop court. Dans le même registre, la scène des appels est jouissive : j'y étais, je la voyais, je "suais" avec eux. Sur des bases de narration classiques, la lecture du "Jardin" m'a rappelé des films comme "Z", "I comme Icare" ou encore "Les hommes du Président". Le travail d'enquête est minutieux et bien rendu, tant dans la chronologie que dans l'environnement décrit.

"Le jardin des puissants" est un roman qui fait voyager de l'Equateur au Niger, de Londres à New York. Un roman qui maintient en éveil par rapport à l'actualité. Un roman de bonne facture et de longueur raisonnable, qui décrit ce qui est nécessaire et passe sur ce qui ne l'est pas. 
Une écriture précise et économique alliée à un style fluide. Il a la couleur d'un best-seller qu'on aurait affiché partout, avec un auteur qu'on aurait vu partout, avec tous ces machins en cartons en tête de rayons des hypers, des supers, des centres commerciaux, et au coeur des étals des chaines de diffusion de produits culturels, des librairies et des tabac presse. "Le jardin des puissants" mériterait cela et pourtant, à ce jour, il n'a que le plaisir de la lecture qu'il procure et l'envie de le faire savoir pour uniques promoteurs. 

Gageons que si un producteur ou un réalisateur se ballade dans ce "jardin", il devrait y voir un certain potentiel pour nos soirées en salle ou au salon. En attendant, à vous de le lire et de mettre votre bouche dans l'oreille d'un ou d'une autre.

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Le jardin des puissants, de Bruno Jacquin (Editions les 2 Encres)