Eden, naissance d'une bande dessinée (Nino Farez, alias Holden Slave)

L'avantage avec les réseaux sociaux, c'est la découverte par rebond. Ainsi, un auteur m'a proposé de découvrir son travail en cours (WIP : "work in progress") : e d e n, naissance d'une bande dessinée d'horreur.

Bon, vu le titre, j'y suis allé plus par curiosité graphique que pour le thème suggéré. L'horreur, c'est pas forcément ma tasse de sang, sauf au ciné... Mais avouons qu'entre les vampires et les zombies, la saturation n'est pas loin.
Donc, j'y suis allé et tel un César franchissant le Rubicon dématérialisé : v
u, lu et apprécié.

Bienvenu(s) dans un monde bien noir

D'entrée, le lecteur est prévenu : une citation de Goethe ("Attends un peu, la bestialité va se manifester dans toute sa gloire") et une première page introductive "La civilisation est une imposture, l'humanité n'existe pas...". Une sorte de "Attention, chien méchant". Sauf que là, avec un trait noir, dense et précis, on sent bien que le molosse a la canine affûtée
Pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, d'autant que seulement 9 pages sont présentées, je ne parlerai pas de l'histoire. Seulement de la forme.

Pour l'instant, c'est du récit bien noir, sans concession, trempé dans le cambouis humain. Ambiance à la Dickens, ca suinte, c'est débèquetant à souhait, les contrastes servent "merveilleusement" le récit (le père dans la taverne). Sombre mais avec un sens du détail et de la précision (planche 5). Une maîtrise des clairs obscurs, oxymores graphiques parfaitement adapté à ce XIX° siècle glauque qui sert de décor au récit.

Holden slave aime le cinéma 

Pour être plus précis, l'auteur aime inventer des cadrages, tantôt par zooms, tantôt en perspective forcée, renforçant l'angoisse des situations. La planche 2 est un découpage/morcellement astucieux et maîtrisé, suggérant une toile d'araignée dont la victime ne s'échappera pas (non, ce n'est pas un spoil).
Les trois dernières pages montrent en quoi la bédé est un vecteur narratif à part , ainsi "Holden Slave" sait mener deux séquences en même temps sans perdre son lecteur, là où le ciné ou la TV sont obligés de faire des split screens, sans forcément être fluides pour le spectateur.
De nombreuses références tant comics, que Bd ou cinéma me viennent à l'esprit. D'un point de vue maîtrise des temps forts et faibles, dans la capacité à préparer le lecteur à ce qui va suivre (surtout au pire), je citerai bien sûr Hitchcock et Fincher ou Colombo, mis en lumière par Darius Konji ou peint par Stéphane Paitreau. Quant au style graphique, cela emprunte à plein de dessinateurs, pour un visage, pour un détail, pour un décor, mais c'est, bien que débutant, assez unique. 

Gageons que l'auteur sache rester sur ce registre narratif horrifique. Plus sur ce qui est suggéré, qu'avec une profusion d'hémoglobine. Je pense à "A serbian film", qui met mal à l'aise véritablement, mais qui ne montre pas toujours, obligeant le spectateur/lecteur à composer la scène horrible malgré lui.

Si l'auteur continue dans cette veine, le voyage en Eden risque d'être dérangeant, mais diablement intéressant. 

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sources :