Deux écus dorés (Chapitre 3)



Une fois que le directeur Briseur les eût rejoints, le groupe fût séparé en deux. Pierre, Lucas et Perrine partirent en direction du rond-point. Quant à moi, accompagné d’Elize et de Jacques, nous prenions la direction de l’hôpital. Vic retournait au poste de gendarmerie pour recueillir les dernières infos. Le soleil était à son zénith et bien qu’en octobre, l’Iphone affichait vingt-six degrés.

Quand nous arrivâmes à l’ancien hôpital, une lourde grille nous en interdisait l’accès. Le jardin était vide. Seule la fontaine au centre donnait un peu de vie à l’endroit. Le vaste ensemble dessinait une sorte de « C » où chaque côté était composé d’arcades romanes surmontées de trois rangées de fenêtres. Au centre, on devinait un escalier qui devait desservir les étages supérieurs. Et légèrement sur le côté, par derrière, scintillait le clocher d’une chapelle.

Comme il n’y avait ni sonnette électrique ni un autre dispositif d’appel, Jacques tenta de pousser la grille, qui, à notre surprise, se déplaça lentement « La vache, elle pèse son poids !… ». Je m’empressai de venir lui fournir une épaule. Puis, tous trois nous pénétrâmes avec prudence et longeâmes par la pelouse le chemin de graviers blancs et de dalles de calcaires. « Hé les gars, vous n’avez pas l’impression que nous adoptons un comportement un peu louche, et surtout un peu con… », lâcha Elize. « Parce que de deux choses l’une, soit nous voulons rentrer discrètement, et il y avait mieux à faire, genre passer par les côtés à l’ombre. Soit nous n’avons rien à nous reprocher et on y va franco en ligne droite. Mais là, avouez que nous sommes ridicules… ». Nous nous regardâmes avec Jacques comme deux idiots, puis, dans un fou rire, nous la prîmes bras dessus-bras dessous, et nous dirigeâmes d’un pas plus gaillard vers ce qui nous semblait l’accueil, en passant devant un prunus dégarni.

Avant d’arriver à la porte de la réception, je fus pris d’un besoin irrépressible d’enlever ma veste et ma chemise. J’avais soudainement très chaud, je sentais la sueur perler le long de mes tempes et couler dans mon dos. Elle était froide, voire glacée. Je frissonnais. J’ôtai frénétiquement mes vêtements. Je m’épongeai le front et passai ma chemise dans le dos pour enlever cette humidité gênante. « Hé Hugh Jackman, t’es sûr que c’est le moment de nous faire un strip ?”, me lança Jacques. Ce sur quoi Elize enchaîna avec « Ben, mon cochon, t’as repris le sport et tu vires rock and roll ! ».
  • - Pourquoi tu dis ça, ‘Lize, lui rétorquai-je.
  • - Ben, la dernière fois que nous sommes allés nous rafraîchir au Verduzan, tu n’arborais pas ce superbe tatouage. D’ailleurs, pourquoi un dauphin et un cygne sur un soleil ?
  • - Oui, c’est vrai je l’ai fait faire récemment. Pour les symboles, c’est une longue histoire. Pour faire court, c’est tiré d’une légende qu’un vieil ami de mes parents m’a raconté quand je suis retourné en Bretagne. Tu sais bien que mon patronyme complet c’est Eric Fraloux de Kerpenroc’h. Bref, j’ai bien aimé son histoire et sur un coup de tête, je me suis rendu chez un tatoueur à Brest.
  • - Heu, je ne veux pas vous interrompre les amis, s’intercala Jacques, mais je crois qu’on peut aborder cela plus tard, non ? Parce que là, on a une tête à trouver.



« Vrrrr Vrrrrr Vrrrrr ». Elize prit son portable. « Allo ? », « Oui, Vic, nous y sommes », « Oui, Eric aussi », « Haaaa, c’est un souci, c’est sûr », « La Gendarmerie est formelle ? C’est pas une mauvaise blague ? », « Bon, je préviens Jacques et nous arrivons ».

Elize, le teint pâle et la main tremblante raccrocha et se tourna vers nous : « Bon les gars, les gendarmes ont besoin de Jacques et moi, il faut qu’on aille là-bas. Tu peux rester ici, Eric, on devrait revenir vite. En cas de problème, tu nous appelle, d’accord ? »
·        Ben heu, oui, si tu veux, mais pourquoi je ne viendrais pas avec vous ?, lui demandai-je un peu inquiet.
·        Je sais pas, Vic a bien insisté pour que je vienne seule avec Jacques et que tu restes là…
·        C’est n’importe quoi ce que tu dis… Vous êtes chiés quand même de me laisser là…
·        C’est toi qui nous emmerde à toujours vouloir tout décider, me gueula Jacques,  à nous imposer tes options et à chercher à être au centre du monde. Alors, pour une fois, tu la ferme et tu fais ce qu’on te dit…


J’ouvre les yeux, l’esprit embué. J’ai froid. J’ai des ecchymoses aux mains. Je remets ma chemise fraîche et froissée. Vic et Jacques ne sont plus là. Autour de moi, le long des arcades, des tas d’objets sont disposés : des lampadaires, de la vaisselle, une armure, des plaques émaillées, des meubles anciens, des chandeliers de toutes sortes, des grandes glaces aux encadrements patinés, des animaux empaillés, différents tableaux allant de la période classique au style « pompier », plein d’objets du passé, vaste brocante à ciel semi-ouvert…
Je ne souvenais pas que tout ce bazar fût là, quand nous sommes arrivés. Je cherche dans ma veste mon téléphone… Il n’y est plus. Je cherche par terre autour de moi... Je ne vois rien. Me rassembler, réfléchir, comprendre ce qui se passe.

Je me dirige vers la porte à laquelle je cogne par trois fois. J’entends des pas tout d’abord feutrés, puis plus lourds, s’approcher. La porte s’ouvre sur un homme de bonnes dimensions, massif comme une armoire normande, le visage barré d’une fine moustache argentée et encadré par une souple chevelure à la vague naturelle. Son regard d’acier est dur, scrutateur et méfiant. L’impression générale donnait plus envie de filer que de lui taper dans le dos.

« Enfin, t’es là. T’en a mis du temps ? D’habitude, il en faut moins que ça. Bon, allez, entre, on a pas toute la journée… ». Il referme la porte derrière moi et je contemple rapidement dans l’embrasure les pétales roses et blancs du prunus qui s’envolent tandis que le soleil décline. En me retournant, je vois qu’il tient deux écus d’or dans la main droite.


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La fin de cette nouvelle est disponible dans le recueil "Polar et histoires de police", édité par l'association le 122