Deux écus dorés (Chapitre 2)



Jamais Lectoure n’avait connu une telle matinée. La gendarmerie eut du mal à être présente partout en même temps. Un détachement d’Agen leur prêta main forte. La découverte du corps en morceau se répandit le long des rues, des cafés et des caisses de l’Intermarché.  La Dépêche diligenta un envoyé spécial et France 3 mobilisa ses équipes d’Aquitaine et Midi-Pyrénées. Et dire que le Salon du polar s’était tenu une semaine plutôt.

Hormis la tête manquante, les gendarmes étaient en présence d’un corps, qui selon les premiers résultats appartenait à une seule et même personne. Au regard des mains, l’homme pourrait avoir entre 30 et 50 ans. De type caucasien, mesurant entre 176 et 182 cm. Environ 100 kilos. Pilosité brune abondante. « Un physique de talonneur…», fit remarquer Pierre, alors que personne ne lui demandait rien. Enfin, derniers détails : une cicatrice au niveau de l’omoplate gauche, comme une greffe de peau et une autre en forme de « L » au niveau du genou droit. Quant à la tête de biche, elle était empaillée, fruit du travail d’un honnête taxidermiste. Rien de particulier à signaler, tant elle pouvait venir de n’importe quelle brocante. Comme vous l’avez constaté, trois des « nouveaux cadets » étaient présents à Lectoure en ce mois d’octobre, soit deux mois après la Féria qui se déroule traditionnellement le 31 août. Trois concernés par la découverte d’une partie du corps. Moi, Eric Fraloux, le quatrième, je n’ai rejoint Lectoure qu’en fin de soirée. Perrine m’avait proposé la veille de la rejoindre. Comme j’étais sur Bordeaux, j’avais répondu favorablement à son invitation. D’autant plus volontiers que je n’avais pas grand chose à faire durant les trois prochains jours, ma femme et mes fils séjournant chez mes parents pour les vacances. Et puis, faut-il le préciser, revoir Perrine ou Elize…

Après une nuit pas vraiment reposante dans la maison que nous avions achetée à Marsolan, j'étais allé chercher Perrine, à l’issue de sa déposition au poste de gendarmerie. Puis, nous étions passés chez elle, pour qu’elle puisse prendre une douche et changer de vêtements. Et boire une Heineken. Enfin, surtout elle, vu que je n’aime pas la bière. Nous avions rejoint, un peu plus tard, nos chers « cadets » au Café des Sports pour faire un point sur l’Affaire, avec un grand A et un accent montant.

A ce moment de mon récit, je me dois vous avouer une chose : je n’ai jamais compris, à part la référence aux « Trois mousquetaires », pourquoi Jacques avaient choisi ce nom de « Nouveaux cadets de Gascogne ». En effet, nous étions soit enfant unique, soit les aînés de nos fratries. Par ailleurs, ni Vic, ni moi n’étions du coin, nos racines se trouvant plutôt entre terres et mers armoricaines.… Bon, reconnaissons que ce nom claquait plus au vent que « les 4 compagnons », « le club des 4» ou encore « les nouveaux 4 zamis ». Pour « les 4 fantastiques », d’une part, c’était déjà pris et d’autre part, notre modestie déjà légendaire nous l’interdisait.

« Philippe, apporte-nous une bouteille de Domaine d’Arton blanc », lança Pierre qui s’était joint à nous, puis il enchaîna « Bon, les enfants, croyez-moi cette affaire est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Parce que bon, d’içi vingt quatre heures, avec ou sans tête, nous aurons l’identité du macchabée et nous saurons depuis combien de temps il est mort et surtout si potentiellement le ou les meurtriers sont toujours dans le coin. Des faisceaux d’indices vont être trouvés et de fil en aiguille, la toile va se resserrer… ou pas !»

·        Tu as sans doute raison, c’est comme ça que ça va se passer …, fis-je sur un ton quelque peu ironique, tout occupé à parcourir « Visiter Lectoure » livret de 32 pages très bien fait d’autant qu’en dernière page se trouvait un plan.
·        Et toi, Eric, Môssieur Je-sais-tout, tu penses que ca va se passer comment ? », m’apostropha Elize.
·        Ben, comme a dit Pierrot, sauf que je pense qu’il ne s’agit pas juste d’un pauvre gars découpé dont les parties ont été disséminées ça et là pour occuper notre gendarmerie…
·        Et pourquoi tu dis cela ?, m’interrogea Jacques.


Je souris, tout content intérieurement du petit effet que je venais d’obtenir et du suivant que j’allais déclencher… « Regardez cette carte. Les points que j’ai tracés représentent les lieux où les parties ont été trouvées. Comme vous le constatez, à quelques mètres prêt, ces points si on les relie forment un corps orienté, de la base de la tête aux pieds, selon un axe Est-Ouest. Actuellement, il manque la tête. Je pense qu’elle se situe soit à l’Est vers le rond-point Hugo/Magnié/Alsace-Lorraine, ce qui serait logique, soit plein Ouest à l’ancien hôpital… Par ailleurs, je vous fiche un billet que ce n’est pas un hasard si c’est vous qui avez trouvé les morceaux, aujourd’hui et quasiment au même instant. D’ailleurs, je pense qu’il faudrait convier Briseur à notre apéro, pas tant pour qu’il y ait moins d’Arton à servir que pour avoir son avis sur la question. Il reste quand même un truc : pour le pied gauche qui était concerné ? Véronique ? Pierre ? ou toi Jacques ? Eliminons Véronique qui était là par hasard. Jacques ne passe pas par la Halle pour aller au Café. Il ne reste que toi, Pierre… Trouvons ce qui vous relie tous à ce corps et nous devrions savoir qui l’a démembré.
A l’ancien hôpital, tandis que St Gervais égrenait les douze coups de midi, Stefan Rochan, toujours allongé dans son transat, à l’ombre d’un prunus aux feuilles jaunies, soupesait deux écus d’or et offrit au soleil un large sourire, ainsi que l’onde du mouvement de sa chevelure argentée.


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La fin de cette nouvelle est disponible dans le recueil "Polar et histoires de police", édité par l'association le 122