Deux écus dorés (Intro et Chapitre 1)




Les nappes grises et blanches du brouillard automnal commençaient à s'effilocher, laissant apparaître lentement un ciel bleu et pur et un timide rayon de soleil. Lectoure se réveillait et entamait une nouvelle journée, qui aurait pu ressembler aux autres. Mais cette jambe découpée, noyant de sang le parvis de la Halle, faisait tâche... Une tâche qui allait grandir, se répandre dans chaque rue, chaque maison, chaque foyer jusqu’à teindre de sa pourpre, plus rouge qu’une feuille de châtaigner, la sérénité de toute la ville. En ce doux matin d’octobre, petit à petit, au fil de la matinée, tout allait basculer. Les silences, trop longtemps gardés, n’avaient plus qu’à gronder, rugir et tout dévaster. Je suis le dernier témoin de ce qui s’est passé. Alors, faîtes moi confiance... Fermez les yeux. Respirez doucement.

Imaginez une ville du Sud-ouest, perchée sur un promontoire face aux Pyrénées. Un ancien oppidum romain qui a su traverser les siècles, pour devenir une halte recherchée sur le chemin de Compostelle. Située à quelques kilomètres d’Agen en plein cœur de l’Ovalie, Lectoure est une accueillante cité de traditions qui a su au fil des ans conserver son charme et protéger ses atouts, en bénéficiant d’un climat privilégié.

Ainsi, en cette fin d’octobre, la douceur d’un été qui ne veut pas s’arrêter baigne de sa soyeuse lumière les blanches façades de calcaire des maisons. Une lumière blonde, tendrement chaude, caresse de bien-être et de bienveillance chaque coin de rue, chaque vitrine, chaque table posée sur les trottoirs et chaque chevelure plus ou moins épaisse des passants. Une protection et une invitation à la sérénité naturelles pour les habitants de cette ville.


CHAPITRE 1

Pour l’heure, comme chaque matin, Pierre Tourel a remonté la rue Nationale pour aller chercher son pain de maïs, passer chez le buraliste récupérer son exemplaire de la Dépêche et surtout boire un petit noir avec Jacques au Café des Sports.

Jacques de Garcol, noble mousquetaire désargenté, fier Gascon arborant un bouc grisonnant, est de ces compagnons toujours prêts à lever le coude ou porter secours, à décocher une banderille drolatique et à faire une tirade antimilitariste ou antisystème à base de « tous pourris, on les pendra  par les couilles !! », avec un clin d’œil désarmant. Il était redescendu de la Capitale depuis quelques semaines, bien décidé à retrouver une vie apaisée à la lumière bienveillante des rues de Lectoure et de relancer le club des «Nouveaux cadets de Gascogne». Seulement voilà, ses amis de jadis, Elize de Rohoindt, Victoire de Louivellec et Eric Fraloux s'en étaient allés chercher fortune et gloire de par la France. Ils ne revenaient que pour la Feria des Melons, moment sacré de retrouvailles, d'allégresse et de ripailles fortement arrosées, pour commencer, de Floc...

Quant à Pierre, puisqu’il faut bien le présenter, il était de ceux dont ne sait rien mais dont on suppose tout, souvent le pire, rarement le meilleur. Des supputations jamais éloignées d’un mensonge savamment entretenu par l’intéressé. Il aurait été barbouze sous Giscard, aux RG sous Mitterrand (bien que se rendant régulièrement au 89° Bataillon des services), à la DGSE sous Chirac, puis écrivain à ses heures sous Sarkozy. Il se serait rendu « partout où nécessité fait loi », obscure formule indiquant comme seule destination le secret d’Etat. Que ce soit d’encre, d’alcool ou de sang, ses mains gardaient toujours la trace de ses diverses activités.

Pierre et Jacques étaient donc là, attablés à la fraîche, devisant de la superbe victoire de l’Union sur Mont-de-Marsan, quand ils entendirent un cri effroyable, suivi d’un silence tout aussi inquiétant… Hommes d’action et de valeurs, ils se levèrent comme un seul homme et se dirigèrent ensemble vers la Halle aux Grains. Ils virent allongée, Véronique Condate, le visage caché par ses mèches blondes. Pierre se précipita, plaqua son index et son majeur au niveau de la jugulaire externe pour prendre le pouls de Véronique. Le faible battement relevé, ainsi qu’un léger frémissement de reprise de conscience le rassurèrent.
« Heu… Pierre, regarde par là », lui intima son ami tout en lui indiquant de la main une flaque de sang et surtout un pied droit surmonté d’une jambe complète…

Au même moment, quelques mètres en amont, à l’ombre de la cathédrale St Gervais, Victoire de Louivellec, alias Vic, découvre, toujours dans une flaque de sang, un tronc d’homme, vêtu d’un gilet en brocard noir et surmonté d’une tête de biche. Passée la surprise, en femme moderne et indépendante, elle saisit son portable, compose le «17» tout en se rendant chez le fleuriste qui jouxte la cathédrale. Tandis qu’elle franchit le pas de la porte, elle répond au préposé ayant pris son appel « Bonjour, Vic de Louivellec, je viens de découvrir les restes d’un homme. Enfin, je veux dire l’ensemble du corps qui va du cou aux parties génitales. Bref, son buste. Merci d’envoyer une équipe à l’angle de la rue Nationale et de la rue Subervie. Au niveau de St Gervais. Oui, je vous y attends… Bonjour, Monsieur, auriez-vous une orchidée ? C’est pour offrir ! », dit-elle en fixant dans un sourire le pauvre fleuriste décontenancé. « Ben quoi, fille de maire, ça aide à se faire entendre, non ? »

Boulevard du Nord, non loin de la Tour du Bourreau, la jeune Perrine Laguillette bat le pavé d’une foulée énergique et régulière. Enfin, je dis « jeune », si l’on s’accorde sur le fait qu’une femme se considère toujours jeune, dès lors qu’elle ne compte plus ses anniversaires après 35 ans. Tandis qu’elle arrive au pied de la tour, elle voit un chien en train de jouer avec à ce qui ressemble de loin à un gros bout de bois. S’approchant, elle ne peut retenir un jet de bile tandis que la vérité lui éclate la rétine : ce n’est pas un bout de bois, c’est un bras. Au regard de la disposition de la main, il s’agit de la partie gauche.

En ce dimanche matin, l’Ecole St Joseph est vide. Quelques feuilles commencent à joncher le sol de teintes brunes, rouges et dorées. Lucas Briseur, désormais directeur de cette sainte institution, après y avoir enseigné le français pendant vingt ans, sort de son bureau qui donne sur la cour. Il promène son regard en un large tour circulaire, tel un propriétaire à son balcon qui inspecterait fièrement son domaine. Puis, il laisse ses yeux suivre le tronc, puis les ramures du chêne plus que centenaire qui trône au centre de l’école. Satisfait, il bourre sa pipe, porte une allumette au contact du tabac blond, jouit du son du crépitement et tire une bouffée… D’un coup, il  éructe bruyamment en s’étouffant: «Bordel de bordel de nom de Diou, qu’est-ce que cela ? ». D’un pas ferme et quasi martial, il se dirige vers le préau, saisit le balai qui n’aurait pas du être là, revient vers le chêne et secoue avec le manche du balai une branche épaisse d’où dépasse ce qui ressemble à une jambe. Le morceau choit sur le pavé, dans un bruit sourd, rebondit à peine et révèle, enfin inerte, qu’il s’agit d’une partie gauche.

Quartier Sud de Lectoure. Rue Diane. Elize de Rohoindt rejoint sa voiture, passablement énervée par la nuit qu’elle vient de passer. Elle maudissait la piètre prestation de son amant, qui, malgré les trésors de tendresse buccale prodigués, eût moult peine à ériger à son égard le moindre signe charnel de satisfaction et, ceci frôle l’euphémisme, à faire montre de quelconque qualité à l’amener au moins au premier ciel. Toute à ses pensées de débauche gâchée, elle ne saisit pas de suite qu’elle venait de trébucher sur un bras de belle facture, au bout duquel brillait une montre dont les aiguilles étaient un compas et une équerre. Ce que réalisant, elle ne pût retenir un magnifique et fort convaincu « Diantre ! Que certaines journées ne valent pas d’être vécues… ».

Pendant que tout ce petit monde s’agitait, au milieu de l’entrée de l’ancien hôpital, allongé dans un transat, Stefan Rochan contemplait le revers d’un écu d’or, marqué d’une croix fleuronnée, qui portait la légende suivante : « DOMINVS ILLUMINATIO MEA ET SAL ». Le Seigneur est ma lumière et mon salut.



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La fin de cette nouvelle est disponible dans le recueil "Polar et histoires de police", édité par l'association le 122