Paranoid Patchwork - PIECE 022 ou 20:44 un soir d'automne



19h30. Je suis encore dans un train, le regard scotché sur le paysage qui défile. Tout qui se mélange, guirlande de couleurs continues comme tracée aux pinceaux, comme du papier toilette flouté que j'étire au fil du temps et de l'espace. Pas possible de me concentrer, juste ce battement de cœur, ce souffle court que je maîtrise mal. Qu'est-ce que je vais faire là-bas ? Une envie, un besoin, un appel, auxquels je ne peux résister. Encore une heure et quart et je serai fixée sur cette voix.

19h39. Je regarde, dans le porte-bagage en plexiglas au-dessus de ma tête, le visage déformé et flou des autres voyageurs. Ils ont l'air si calme, absorbés, et qui dans sa lecture, et qui dans son film, et qui dans sa musique. Y en a bien deux qui discutent… Une mère et sa fille ? Leur complicité me fait penser à celle que je n'ai pas eue, ou trop peu sans doute... Je vois des sourires, des regards mutuels, un rire aussi, une attention aux mots, aux lèvres, aux gestes de l'autre. Quelque chose que seul le temps a façonné ou la nécessité aussi, une urgence à pas se perdre, à créer du lien, à ne pas être que le fruit d'une copulation, de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde. Donner du sens à cet acte, construire une relation fragile et tellement forte pourtant. Eviter la haine, pour ne pas se détruire, pour ne pas détruire le fil d'une famille, d'une postérité génétique et de souvenirs que l'on se transmet...

19h58. Dans mes oreilles, Sinead me dit « Every restless night, We were so young then we thought that everything we could possibly do was right, Then we move stolen from our very eyes , And I wondered where you went to, And tell me When did the light die ? »  Ces mots résonnent comme le séquenceur. Mourir à chaque heure et revivre. Donner à l'autre la possibilité de ne pas vivre dans la haine, dans la colère ou dans le souvenir d'une douleur. Proposer autre chose, une autre direction ; chercher le meilleur en chacun, comme une offrande sans retour, juste une question de survie en fait... Parce que si l'autre survit alors je survis... sur chaque visage essayer d'esquisser un sourire, l'aider à dessiner son histoire, à tracer un espoir, réorienter ses échecs, faire de ses faiblesses une force. Finalement, la question n'est pas de croire en Dieu, mais en l'humanité. De croire en l'autre. Et chercher les secrets de la femme à tiroirs...

20h16. Les rails défilent, les fils de ma vie et de ma pensée s'enrayent. Pourquoi j'ai pris ce train ? Pourquoi avoir dit « j'arrive demain » ? Pour répondre à un prétexte, juste s'enfuir de ces quatre murs de ma chambre, de ces draps que je connais et qui ont gardé les odeurs d'anciens ébats, de tristes débats ou de souffles courts, d'odeurs de sueur, d'élans charnels. Fuir ces traces de ce que je n'ai plus, que je ne veux plus. Devenir Alice et courir après le lapin ? Rencontrer le roi de cœur et me perdre dans un nouveau labyrinthe. Fuir la foule de mes ombres, de ces traces sur le bitume mouillé où se reflète à chaque pas mon regard égaré. Tandis que sur les vitres, les gouttes ruissellent soufflées par la vitesse. 28 minutes encore...

20h22. Comment descendre du train, dans quelle direction regarder d'abord ? Avoir un air grave ou béat ? Pied droit ou pied gauche sur le quai ? Y aura-t-il du monde autour ? Quelqu'un qui nous connaisse ? Construire des scénarii, poser toutes les options pour se dire « bonjour ». Poser mon sac et attendre qu'il me prenne dans ses bras ? Avancer l'air sûr de moi et lui tendre la main ? Non, plutôt la joue ? J'en sais rien, l'instant dictera la bonne attitude... Tourner et retourner la scène, changer de prises ou de focale, refaire le cadrage, changer le rythme de l'un vers l'autre. Se regarder faire ou s'abandonner à la sensation, à l'intuition, à son regard sur moi... « Le baiser deuxième ! Moteur ! Action !», « L'embrassade quatrième ! ...», « le bonsoir dixième !... » Encore et encore, rechercher le naturel... Comme cette jeune fille sur la place de la mairie. 12 ans, un après-midi de pâques et lui et son écharpe blanche... Trouver la juste émotion, l'évidence du geste, la simplicité d'une première fois...

20h44. Je descends. Le vent me souffle sur les joues. Je ferme les yeux, hume l'air. Et je le vois de l'autre côté, il est beau, éclairé par le réverbère, il cherche, il ne sait pas que je suis là, le regardant à la sauvette... J'avance, traverse les rails, il me voit, me sourit... Un soir d'automne.

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