Le syndrome Killian (chapitre 2)

Chapitre 2 – Killian


Aix en provence – une rue vide

« Regarde l'abîme et dis moi ce que je ne vois pas ! » Telles furent les dernières paroles de Michel Borland. Il était midi. Midi sept pour être précis. Un léger vent jouait entre les feuilles des orangers qui bordent la rue. Michel s'écroula, les bras croisés, les yeux ouverts. Sa tête cogna le sol. Aucun rebond. Juste un bruit mat...

Killian a 8 ans, un vélo rouge et des envies de faire des bêtises. Il vient de se faire crier dessus car il a fait peur à une vieille dame, a fait sursauter un passant en train d'uriner contre un mur et piqué une pomme à « Msieur Stapha » comme il l'appelle. Oui, aujourd'hui Killian veut faire des bêtises, et pourtant en tournant dans sa rue, toute envie le quitte. Là, sur le trottoir, allongé, il voit son père, inanimé.

Il jette son vélo, se met à courir du plus fort que ces jambes le peuvent et ralentit, s'approche en tremblant: « Hé P'pa, déconne pas, c'est pas drôle. J'la rendrais la pomme à Msieur Stapha. Allez, Papa, bouge toi !!! » dit il en le prenant par l'épaule. Une larme commence à couler. « Allez Papa, répond moi, keski se passe ? Allez, merde, parle moi » . Pas un mouvement, pas un bruit, juste un corps inerte, la tête dans ses bras. Et cette larme qui tombe sur la joue de son père. Les yeux ouverts. Derrière eux, un cri brise la torpeur de ce début d'été. Le cri d'une femme. Le cri d'une mère. Les branches des orangers ne bougent plus. Le vent s'en est allé.


* * *

(c) Fred Lx - Frederic Lardoux - Fred Hélix

Paris - quelques années plus tard

Depuis deux mois, Killian reprend les transports urbains. Pas de gaité de coeur. Il a horreur de la foule. Sauf pour se cacher. Depuis deux mois, la même routine, les mêmes stations, les mêmes couloirs, les mêmes changements. Alors parfois, il feinte. Il prend d'autres correspondances.

Pourtant, quand avec sa mère ils ont quitté Aix en Provence pour la capitale, il adorait prendre le métro. Voir tous ces visages, toute cette diversité. S'imaginer, à un sourire ou des traits fatigués, la vie de centaines de personnes. Faire du doublage de conversations en interprétant les gestes, les signes d'excitation ou d'interrogation. Il adorait faire ça avec sa copine Kristell. Certains mercredi, ils partaient de Nation et faisaient toute la ligne 2. Nation - Porte Dauphine, d'Est en Ouest, comme en escalier social au gré des wagons et des arrêts. De ce Paris populaire à ses quartiers chics. D'un ghetto à un autre. Bref. Kristell et Killian s'amusaient bien.

  • Regarde Killian, les deux là-bas, le couple de punks. Viens, on joue ?
  • Si tu veux, mais on inverse : moi je prends la fille et toi le mec.
  • « Ok. C'est parti !! » pouffa Kris, imaginant déjà les conneries qu'elle allait dire.
Elle prit une grande inspiration, fit craquer ses doigts et commença :

  • Tu fais chier Sandra. C'est pas possible, bordel, comment t'as fait pour perdre les billets ?
  • J'en sais rien moi. T'es drôle. Je te les ai montrés tout à l'heure en partant. Tu les a vus comme moi, non ?
  • Je les ai vus, je les ai vus, tu me tends des bouts de papier en l'air en disant « c'est bon, je les ai » alors moi okay, j'te crois, j'te réponds « cool » . Point barre...
  • Ça c'est le problème avec toi Bax, tu te branles de tout « No future, pas de friture» ...
  • J 'me branle de tout, j'me branle de tout. Ben non, c'est pas vrai. L'état de la planète me fait gerber. J'ai rejoint des potes au PCF. On va faire bouger les lignes, ma poule !!! Alors, c'est vrai, pour les billets, tu les as, c'est cool, je t' fais confiance. Après, si tu les perds, c'est ton blème. Du coup, c'est le mien aussi. Putain, on va rater Ludwig !!! Fais chier !!!

D'un coup, Killian interrompit leur dialogue imaginaire : « Heu, attends, Kris, là ils s'engueulent pour de vrai... En effet, tandis que la rame s'arrêtait à « Jaurès », la fille se leva, mis son sac US en bandoulière, cracha sur son pote et disparut au moment où les portes se refermaient. Killian et Kristell restèrent figés, puis éclatèrent de rire nerveusement.

Ils passaient ainsi de nombreuses après-midi dans le métro, cet espace de vie et de transition où des destins se mêlent emmenant chacun vers une autre étape de son parcours : métro-boulot-métro-dodo. Souvent la même et pourtant avec tant de possibilités de rencontres et de changements. Toutes ces vies, de celle qui naîtra à celle qui mourra peut-être dans quelques minutes. Tous ces visages qui laissent filtrer des moments, des impressions de nos funestes destinées. Et ce marchand de journaux de la gare St Lazare, planté là avec son présentoir, proposant une presse bien pensante alors que les passants s'en foutent, tenant dans leur main ou dépassant de leur sac, ces quotidiens gratuits pris plus haut, pris plus tôt. Il est là ce marchand qu'on ne voit plus à force de passer devant lui. Personne n'a remarqué que pendant  une semaine il a porté les mêmes vêtements. Personne n'a senti que son odeur avait changé. Passant de légers hespéridés à des tonalités plus âcres, plus corporelles. Tout comme personne n'a remarqué que, ce mercredi, il n'était plus là. Personne. Sauf Killian.

Une semaine passa, puis deux. A priori, le marchand avait pu changer d'endroit. C'est ce que se dit Killian, en demandant à Kris si elle était disponible un matin pour fouiller la Gare St Lazare. L'avantage d'une amie comme Kristell est qu'on peut lui demander des trucs parfois débiles et qu'elle accepte. Et les voilà, reliés par téléphone et SMS, à parcourir cette station aux couloirs tentaculaires. Rien, personne, malgré la photo du marchand qu'avait prise Killian. Une photo où il portait une doudoune rouge sans manche, usée, salie. Une doudoune pour être vu... Mais Kil et Kris ne le virent pas.

  • « Laisse tomber, il a dû changer de gare, changer de boulot, il est plus là... Et, mon pote, n'y pense même pas, je t'accompagne pas faire une partie de monopoly géant... », lui dit-elle avec sourire et fermeté.
  • Je te le demande même pas, parce que je sais que ça sert à rien. Il lui est arrivé un truc, c'est sûr. Je vais creuser.
  • Tu t'en fous de ce mec. Il vendait des journaux. Il est plus là. Il en vend plus. Fin du truc.
  • Toi, t'as pas lu « Midnight nation » ? Non, tu l'as pas lu... Les seuls comics que tu aies lus sont ceux que je te passais... Bon, en gros, entre autres sujets, ça parle de ces gens qui disparaissent parce qu'on les voit plus, parce qu'on y fait plus attention, parce qu'ils deviennent des murs, pas mieux qu'une affiche fondue dans le décor. Tous les jours, des gens disparaissent parce qu'on s'en fout...
  • Ca tient pas ton truc, Kil., lui fit remarquer Kristel, un poil énervée. "Il est juste parti. Il atrouvé un autre boulot, ailleurs... Il a pas disparu parce qu'on faisait plus attention à lui. La preuve ? Tous les jours, tu le regardais et pourtant, il est plus là. Alors t'oublie. On remonte à la surface, on prend le soleil, même s'il est pas là - le soleil, pas ton marchand de journaux... On file chez Kebab Burger. On se prend des frites bien grasses à tremper dans la sauce blanche, pendant que tu me racontes ton dernier exploit sur Epeda. Pour le concert, comme c'est foutu, on se fera un ciné. Et puis voilà... Ok, Kil, on fait ça ?
  • Ouais, si tu veux...
  • Putain, Kil, te fous pas de moi. Toi, t'as un truc, dans ta caboche et au fond de l'œil, qui rime avec « cause toujours ». Je sais pas ce que t'as, mais putain, oublie... Oublie, Kil, s'il te plait ?...

Ils firent tout ce que Kris avait proposé. Et pour être grasses, les frites l'étaient. Et la sauce blanche avait tellement d'ail que Kil s'en retourna le bide toute la soirée. 

Pas facile dans ces conditions d'apprécier sereinement le dernier Eryc Vlaam, réalisateur néerlandais à la mode, qui est au cinéma d'action ce que le Valium est à la vodka Red Bull.


Chapitre 3 - Ceux qui partent