Le syndrome Killian (Intro et chapitre 1)

Samedi - 08h36 - Brest - 15, rue Colbert.



"Bien sûr. Je vais tout vous dire... C'est bien ce que vous voulez, inspecteur, non ? Que je me mette à table ? Que je me répande les mains tremblantes, les yeux brouillés de honte ou de colère. Que je lâche tout, heureux de vous avoir baisé, maintenant qu'il est trop tard et que mes aveux ne serviront à rien. La scène finale après deux heures de doutes, de rebondissements, de courses poursuite. La scène juste avant le fondu au noir, sur une musique lente, inquiétante et un flash clin d'oeil pour dire "I'll be back". Mais avant, vous n'auriez pas un verre d'eau ?"

Maxence Le Guen se leva, ouvrit la porte, appela dans le couloir, passa commande, revint, rectifia son nœud de cravate un peu trop lâche, retrouva sa place sur la chaise en face de Killian et le fixa :" Ouais, j'aimerais bien, si ça te dérange pas, que tu me dises tout. Enfin, pas à moi, mais à mon enregistreur. Moi, je vais t'écouter, tranquille, j'ai le temps, personne m'attend. Et si tu dis une connerie, on reprendra autant qu'il faudra. Tu vois, moi aussi, je sais causer, gagner du temps. Y a que toi et moi dans 6 mètres carré..." 

Un toc-toc interrompit son monologue de cowboy. Vachard entra, déposa le verre d'eau et une bouteille entamée. "Ce sera tout, inspecteur ? demanda-t-il, avec l'air de dire que "si la réponse est oui, ça m'arrange, chef !". "Ce sera tout, Vachard, merci... Heu, attendez, prévenez ma femme que je ne rentrerai pas pour déjeuner." La porte se referma doucement, avec un petit grincement avant le clac.

  • Bon mon grand, c'est pas tout ça, mais t'en étais à vouloir tout dire. Alors, vas-y je t'écoute..., lui dit-il en s'allumant une cigarette. Dans les films, à ce moment-là, ça pose son homme.
  • Je vais vous dire trois trucs, Inspecteur… Tout d’abord,  une journée de merde, c'est comme les autres journées, elle ne dure que vingt quatre heures. Ensuite, les simples d’esprit croient au hasard ou à Dieu. Enfin, le top avec un cauchemar, c'est qu'au bout d'un moment on se réveille. Moi, c'est quand je me réveille que le cauchemar commence... Ni vous, ni moi, sommes de simples d’esprit – l’apparté sur « Personne m’attend… » et « Vachard, prévenez ma femme », ça serait bien que vous évitiez ce genre de trucs dans les prochaines heures, c’est un manque de respect pour mes neurones… Et j'ai une bonne nouvelle pour vous, votre journée va être bien merdique... Parce que quoi que je vous dise, quoi que cet appareil enregistre, y a qu'une réalité : vous ne pourrez rien contre moi, et vous me direz merci !!!. Killian sourit et ferma les yeux.



Chapitre 1 - Maxence

Juillet 1998 - Saint Denis – Stade de France. 
La France remporte la coupe du monde de football et c’est tout un peuple qui devient black-blanc-beur et qui s’emballe pour un sport de « tapettes » sous le regard bienveillant d’un Zidane triomphant.

Juillet 2006 - Berlin - Olympiastadion. 
La France perd en finale du Mondial et c’est toute une partie d’un peuple qui va devoir sécher son masque tricolore dégoulinant et apprendre à digérer les « macaronis » à cause d’un franco-argentin.

Octobre 2008 - Kerprat - Stade Pierrick Kermorgant. 
Sacha Mijatovic vient de marquer son pénalty, son équipe jouera un 5° tour de Coupe de France et c’est tout un village qui perd sa fierté à cause de cet étranger.

Un samedi de novembre 2008 - Porzhouarn - Route de la plage. 
On vient de déterrer un corps dans le champ de la famille Cloarec. L’inspecteur Le Guen se tient là, tandis que la pluie nettoie le visage plein de sang et de boue.

« Putain, Specht, c’est bien ma veine… Il ne se passe jamais rien dans le coin. Et là, je me retrouve avec 482 suspects ! », lance l’inspecteur, le visage grave. 
  • Pourquoi 482 suspects, chef ? s’étonne l’adjoint à l’appel de son nom.
  • Ha, c’est vrai, tu viens d’arriver. Tu peux pas savoir. Tu vois le gars dans le fossé, c’est Sacha Mijatovic, il jouait au club de foot. Il nous a fait perdre un match de Coupe de France. Tout le bourg et les environs étaient là. Vieux, femmes, enfants. L’événement, je te prie de croire. En plus, c’était contre ceux de Kerprat. Ces salauds nous l’avaient débauché à l’intersaison en lui proposant un job d’éducateur sportif. T’imagines l’ambiance au moment des tirs au but. Tout le village gueulait « Trezeguet, Trezeguet, Trezeguet » ou le huait lorsqu’il s’est avancé, calmement, vers les cages de Cadiou. Sauf que là, il a pas raté… Bref, je sais pas comment c’est chez toi, mais chez nous, plus d’un en a eu gros sur la patate. Pense-donc, c’était la possibilité de faire un 5ème tour de Coupe et d’attirer un peu l’attention des médias, et pas seulement du Télégramme ou d’Ouest France…
  • Je vois ce que c’est… je me souviens d’un joueur qui s’était fait défoncer sa super 5… Sont cons ces supporters quand même, non ?
  • Toi, c’est clair que t’aimes pas le foot… Va falloir que tu t’y mettes vite si tu veux comprendre ce qui se joue ici et pas seulement savoir faire un petit pont… Bon, viens, on dégage. Y a plus qu’à attendre le rapport du légiste. Parce que Cloarec, il est pas connu pour cultiver du macchabée.

Lundi 17 novembre 2008. Matin. Commissariat de police de Brest. 
Le Guen et Specht attendent le rapport du légiste. Ils ne sont pas déçus. « Bon, ben, d’après ce que je lis, les côtes enfoncés et les différentes ecchymoses montrent que la victime a été emboutie par un véhicule motorisé roulant à plus de 50 km/heure. L’éclatement de la vessie souligne qu’il a été roué de coups et on compte quatre blessures mortelles par couteaux dans le ventre, dont un porté par un gaucher, qui l’a achevé. Et drogué aussi, puisqu’il avait de la poudre dans les narines, confirmé par la cocaïne contenue dans son sang. Bon si à ceci, on ajoute que la route la plus proche se situe à 200 mètres de là où le corps a été trouvé, vaguement enterré et que les premières recherches indiquent des traces de pas, cependant les pluies de ces derniers jours rendent difficiles la lecture de ces empreintes, je crois bien, Specht, qu’on a affaire à un meurtre… non ? ». L’adjoint resta bouche-bée. Que dire après un tel descriptif ? Cependant, il tente un timide « Il est mort comment le Mijatovic, chef ? »
  • Bonne question, Specht ! D’après toi ?
  • Ben je sais pas. J’imagine qu’il a dû se faire écraser d’abord alors qu’il était sur la route, puis il a du se faire rouer de coups et enfin, il s’est fait achever à coups de couteau… Enfin, moi, je vois ça comme ça !
  • Effectivement, c’est ce qu’on peut déduire plus au moins chronologiquement. Mais un truc m’échappe et je vais y inclure la coke. Ecoute moi bien : disons qu’il se soit envoyé un rail, pour une raison à déterminer, il se balade seul sur la route. Là une voiture le renverse… bon ok. Mais ca n’explique pas pourquoi les coups dans le bide et ceux qui ont été faits avec un couteau. Ca n’explique pas non plus, pourquoi on le traine dans un champ et qu’on l’enterre sommairement… Donc, je suis amené à déduire que : 1) suite au renversement, il n’est pas mort ; 2) il connaissait le ou les responsables ; 3) pris de panique, le ou les agresseurs l’ont battu et tué ; 4) puis il a été emmené dans le champ 5) il faisait nuit.
  • Il faisait nuit ? demanda Specht, en tirant sur un clope.
  • Eteins moi ça de suite, t’es dans un lieu public. Ben oui, nuit, comme t’as pu le voir, il était pas enterré profond, ils ont fait ça à la va-vite. Je me fais une remarque, là, comme ça… Compte tenu que la plage et la falaise ne sont pas loin, quitte à le mettre ailleurs, tu l’aurais pas balancé à l’eau, toi ?
  • Ben, peut-être bien. Oui, ca semble plus intelligent…, s’engaillardit l’adjoint alsacien.
  • Enfin bon, c’est pas tout ça, mais va falloir démêler la corde à nœuds, parce que si Rennes ou Paris débarquent… Je te le dis, on est pas au bout de nos peines… A ce sujet, appelle-moi Max. Et histoire que t’évite une blague éculée, Max, c’est moi.

Les jours défilèrent. Les interrogatoires de voisinage furent déclenchés. Mais même en Bretagne, l’omerta existe… Surtout concernant un « traître". Donc rien de bien précis ne ressortit, jusqu’à ce que le croisement de certains fichiers et témoignages mît à jour que la commune ne comptait que 12 gauchers, dont 8 enfants. Parmi les 4 adultes, le vieux Boulic fut écarté compte tenu de ses 87 printemps. Sur les trois restants : Stéphane Cloarec, 43 ans, exploitant agricole et buveur invétéré. Ce détail physique, cette profession et cette passion n’en faisaient tout au plus qu’un suspect un peu plus intéressant que les autres. Son statut évolua favorablement pour l’enquête lorsque Louis Cardiet, garagiste de la commune et petit fils d’Antoine Cardiet, apporta un élément de la plus haute importance, en signalant simplement que Cloarec était venu lui amener sa voiture : l’avant droit avait été froissé, avec le phare éclaté. Comme explication, Cardiet se serait vu dire que la voiture avait été retrouvée dans cet état à la sortie de la boîte « Le Tempest ». Moyennement convaincu, Cardiet, honnête citoyen, s’empressa d’aller rendre compte de ce fait à la gendarmerie, qui transmit aux services de l’inspecteur Le Guen.

Pour la petite histoire, Antoine Cardiet avait longtemps fricoté avec Yvette Couécou. Ils se seraient même mariés, s’il n’était pas parti pour la guerre et qu’elle n’avait pas cédé aux avances de Pierre Cloarec. Depuis ce jour, Cardiet et Cloarec s’évitaient et avaient conservé et entretenu une haine paysanne de bon aloi. Mais, les motivations ne doivent pas empêcher la vérité de se faire jour… Et reconnaissons à Yvette, d’avoir fait un choix qui ne lui changea pas ses initiales…

Mardi 25 novembre 2008. Ferme Cloarec. 
Le Guen et Specht se dirigent vers la porte d’entrée, d’un pas synchrone et tranquille. L’inspecteur tient un mandat à la main. « Specht, qu’il s’écroule en nous voyant et qu’il se mette à table, et cette enquête aura été rondement … ». Il ne put finir sa phrase, interrompu par une détonation en provenance de l’étable mitoyenne. Ils coururent jusqu’à celle-ci, ouvrirent la lourde porte de bois. Quelques poules affolées s’échappèrent tandis qu’une odeur de poudre leur emplit les narines, légèrement accompagnée d’un parfum de lisier. Là, gisant dans la paille, le crâne ruisselant et fumant, un corps tremblait faiblement. Un fusil de chasse à ses côtés. Specht se précipita vers la dépouille encore chaude. « Laisse, y a rien à faire. Appelle le SAMU et la gendarmerie. Moi, je rends compte. Mais, crois-moi, c’est un peu trop facile…».

La perquisition sommaire de la ferme permit de trouver une lettre, sur la table en chêne de la cuisine : « A vous messieurs qui allez venir, je partirai libre. Je n’aurai pas les mains emmenottées, ces mains qui m’ont servi fidèlement pendant toutes ces années de labeur. Je ne serai pas jugé, sauf par mon Seigneur qui, Lui, sait la vérité. Oui, j’ai renversé Mijatovic. Ce con, paix à son âme, s’est jeté dans mes phares. Je me suis arrêté… Je l’ai regardé… Il saignait… Et là, j’ai paniqué. Alors, en faisant attention, je l’ai emmené dans le champ. J’ai creusé ce que je pouvais mais il pleuvait. Il bougeait encore, je lui ai donné des coups dans le bide, j’ai sorti mon couteau et je l’ai saigné. Là, il bougeait plus. Alors, je l’ai mis dans son trou. Et je suis parti… Tout m’accable. Mais j’ai pas envie de voir ma vie réduite à ça. Pas envie d’être trainé dans la boue et d’être oublié sur ça. A vous mes chers porzhouarnais, contemplez votre silence. Dans la sueur, la pluie, la boue et le sang. Arrangez-vous avec ça… Je vous quitte. »

Le Télégramme titra « « Un penalty pour rien » , Ouest France ne fit pas de surenchère et s’autorisa juste un « Mort d’un joueur, le responsable se suicide ». De fait, avec les aveux de Stéphane Cloarec, l’affaire était close, mais l’intuition d’un limier tel que Le Guen aurait pu montrer une fois encore sa redoutable efficacité.

Vendredi 28 novembre 2008. Matin. Commissariat de police de Brest. 
Assis à son bureau, Le Guen est en train de lire la page Foot de l’Equipe quand Specht vient vers lui avec une dernière interrogation : « Et, Max, et la coke, et surtout les trois autres coups de couteaux ? Ils s’expliquent comment ? ». L’inspecteur lui répond juste « Laisse-tomber, petit, tout le monde est content et tout sera oublié samedi prochain… On verra bien si Kerprat passe encore un tour, sans leur tireur de penalty !.... ».

Samedi 29 novembre 2008. Kerprat - Stade Pierrick Kermorgant. 
L’équipe vient de perdre et Sophie Kerouzéré, la main sur son ventre rond, sourit. « Je te remercierai jamais assez, Cloarec, d’avoir couvert ma vengeance… A Dieu vat».


Chapitre 2 - Killian