Critique "Série" : Dieu n’a pas d’adresse à Banshee


Pour les Celtes d’Irlande, une banshee est « femme qui hurle des mélopées funèbres ». Pour Jonathan Tropper et David Shikler, Banshee est une ville où défilent les cortèges funèbres, surtout depuis que Hood est arrivé en ville. Banshee, c’est surtout un lieu où l’on peut se perdre, car derrière la pancarte de bienvenue de ce bled américain, se révèle le pire de l’homme. Banshee est le théâtre d’un western moderne, avec deux clans et un étranger au milieu. Et de l’amour aussi. De l’espoir un peu. Des morts surtout.

Avant l’arrivée de "Hood", tout va normalement bien, tout est en équilibre : la répartition des pouvoirs avec un boucher qui sert de parrain local, la rivalité entre paganisme moderne et monotheisme reclu, un charmant village, finalement … Chacun à son niveau est tiraillé entre ce qu’il doit être, ce qu’il voudrait être, et ce qu’il ne pourra jamais être.
Hood, est un personnage résolument hard boiled. Pas un héros, juste un personnage central. Il est un étranger, un "Joe" eastwoodien échappé de Pour une poignée de dollars ou L’Homme des hautes plaines ; l’anti-héros à la morale personnelle, borderline, un Batman qui n’hésite pas à tuer.

Du coup, son arrivée révèle, exhume, ravive, sublime tous les secrets, les cadavres et les non-dits, les colères, les instincts les plus bas et les plus sombres. Il est ce miroir, cette inconscient révélé où chacun puise l’espoir de devenir ce qu’il devrait être : un vrai flic, une femme désirée et protégée, un caïd, un chef, un ancien boxeur enfin respecté, un homme amoureux et aimé…

Eros et Thanatos, c'est classique, mais c'est bon !

Force est de constater que Banshee est l’une des séries les plus évidemment psychanalytiques que je connaisse : pulsion de vie, pulsion de mort, tourbillon des équilibres. C’est violent, c’est sexuel, c’est primaire souvent, c’est immoral. Le sexe pour se souvenir des jours heureux, le sexe pour oublier une famille oppressante, le sexe pour libérer ses frustrations, le sexe pour consommer. Ces moments charnels ne sont jamais gratuits, ils ont toujours un enjeu pour les protagonistes de ses ébats.
Et Hood est là, offrant son corps aux multiples cicatrices, ses bras musculeux, et son regard à la fois sauvage et ailleurs, à ces femmes, qui sont toutes les facettes de la mère, de la putain, de l’amante et de l’amie. Le souvenir de celle qu’il aime et qu’il a perdu, et qu’il ne retrouvera pas. Le temps à passer, une vie "normale" s’est installée et la peur de perdre ce bonheur fragile si difficilement acquis empêche Carrie de redevenir Anna.

Banshee est un lieu pourri, dont les vers n’ont pas encore tout rongé.

Hood est là, pour accélérer le processus. On ne connaît pas son nom, mais ce n’est pas important. Ex-voleur, taulard par amour, désormais porteur de l’étoile de shérif, regard acier, menton carré mal rasé, bouche serrée, il avance, les jambes arquées sur son destrier invisible, vers là où il doit être. Personne n’est à l’abri.
Toutes et tous font face à des choix qui les amènent à perdre un peu plus leur âme pour essayer de rester en vie. Tous s’accrochent au peu qu’ils ont. C’est un bar isolé le long de la nationale, c’est un bureau dans un poste de police, c’est une femme et deux enfants, c’est un abattoir pour couverture, c’est une religion en guise de paix sociale.
Vivre à Banshee, ce n’est pas un chemin de rédemption, juste un cheminement intérieur à coup de poings dans la gueule. De corps en sueur sur des lits pourris. De visages tuméfiés qui crient « encore, même pas mal ». De regards détournés pour ne pas se confronter à la vérité de sa propre hypocrisie. Dieu n’a pas d’adresse à Banshee. D’ailleurs, un flic peut uriner sur son église.
Pourtant, Hood, lui, y a élu domicile. Il est un Robin des Bois qui réorganise les forces  en présence. Une sorte d’Ankou, aussi, dont le véhicule de service lui permet d’aller chercher les âmes de ceux qui doivent périr.

Bref, comme Lucas Hood, je me suis arrêté à Banshee, et malgré toutes les raisons de partir, j’y suis encore… Mais un jour, je partirai, c’est sûr…

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crédit photo : Cinemax 2013
Cet article a été publié sur le blog de Pierre Serisier (Le Monde) : http://seriestv.blog.lemonde.fr/2014/03/24/dieu-na-pas-dadresse-a-banshee/