Le bar à Pierre


"Papa, on reste là ??? Allez viens, on va m'prendre ma glace à la fraise !!! Allez Papa, reste pas planté là, on y va ".

Ce sont deux billes de mer à la tombée de la nuit qui m'adressent ces mots. J'ai envie de lui dire pourquoi "on" reste planté là devant cette façade verte, devant ces vitres sur lesquelles les lettres s'effacent. J'ai envie de lui dire les sourires et les mots n'importe quoi, les rires et le choc des chopes. Envie de lui parler de l'oncle Pierre...

Envie de lui décrire la première poussée de porte, lors d'un rendez-vous professionnel, mais pas tant que ça en fait. La commande d'une bière à la myrtille, parce que je ne bois pas de bière, mais que bon, c'est Pierre, alors j'ai fait confiance à ces deux yeux joyeux, à cette douce voix... 


Lui dire qu'en fait la première, première fois, c'était en voiture sans m'arrêter, mais que j'avais vu cette façade qui me donnait l'impression d'être en Bretagne, en Irlande, à Londres ou à St Germain. Un truc qui sentait bon la rue des canettes, comme ça, juste accroché à 49 kilomètres heure, trois gars autour d'une table, souriants et ce petit bonhomme avec une pinte dans chaque main et le sourire en coin.

Envie de lui dire que le bar à Pierre, c'est un bar de rencontres, de ces moments où il y a un avant et un après. Des gens qu'on revoit en se disant "Putain, si, si, je t'assure on se connait... Tu vas pas au Last drop ? - si ? - Ben c'est là qu'on s'est vu. T'es designer en lunettes, non ? Enfin un truc comme ça ?". Des rencontres de gens différents, mais des gens biens, juste parce qu'à ce moment-ci, dans ce lieu là, on joue pas... On se détend autour d'un glaçon qui fond, de bulles qui remontent, d'un petit bouquet de frites chaudes et dorées, d'une cigarette qui rythme les mots et des voix qui s'élèvent sous le regard éteint de quelques cylindrées.

J'aurais envie aussi de lui dire tous mes regrets de ne pas aimer suffisamment, la bière ou le rugby, ou les motos et le rock qui sent la sueur, le sexe et les moustaches de gaulois. De n'être pas venu plus souvent parce qu'elle venait de naître, parce que ça se fait pas, parce que plus tard, dans quelques mois. Parce que trop tard. "The pub is closed"... 
Pourtant, j'entends encore un air, comme une musique en bout de salle:
"içi ou ailleurs ;
en tous cas, il y aura toujours un rire, 
un verre qui trinque, un bruit de moteur, 
deux baguettes qui s'entrechoquent 
et un mediator sur une corde électrique"

Lui dire qu'être grand, c'est complétement con, parce qu'on fait "la course du rat" si peu chère à Lauzier, qu'on prend plus assez le temps d'entendre les mots qui sont tus derrière les "Alors ... ca va ?". Qu'on perd le premier degré à force de vannes et de "punchlines", de prêt à penser et de prêt à dépenser. Qu'on perd juste de vue toute la beauté d'un geste gratuit. Une main tendue comme celle de Pierre une fin d'après-midi "Si tu veux tu viens un soir dédicacer ton bouquin". Derrière cette main, un regard avec mille vies dedans, et toujours une force, un optimisme, quoi qu'il arrive, une voix intérieure qui dit "c'est pas grave". Une voix qui fait du bien. Alors je suis venu. Deux livres ont trouvé lecteurs, un autre a été gagné lors d'un tirage au sort. Et la couverture en tableau aussi. Commercialement, une soirée pas terrible. Mais humainement, c'était un moment rare où tout était en suspension. Avec des amis, des copains, des inconnus, où tu peux improviser, faire comme tu le sens, parce que y aura pas de tapis pour te prendre les pieds dedans.

Voilà le "Last drop" c'est ça. Un moment en suspension. Où tu remises ton costume trop grand ou trop petit. Un moment à part. Une bulle. Une goutte. Une dernière pour la route.

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crédit photo : Pauline Delforge